Thibault DE MONTALEMBERT (DUC D’ORLEANS/ REGENT)

Itw de Georges-Marc Benamou et Alain Tasma


Ces Aventures du jeune Voltaire suscitent d’abord la surprise et la curiosité : l’aventure n’est pas forcément ce à quoi on associe Voltaire que, par ailleurs, on représente plus volontiers en vieux sage ironique qu’en jeune poète ambitieux...
Georges-Marc Benamou
: Justement, ce qui nous amusait, Alain et moi, c’était de nous attaquer à cette grande figure française par sa face la plus inattendue. Cela permettait à la fois de casser le cliché du vieux philosophe retiré à Ferney, d’incarner Voltaire en lui rendant sa force, sa jeunesse et sa puissance subversive (un historien a dit : le véritable Voltaire, c’est un Coluche des Lumières) et de proposer un spectacle mêlant l’ambition, le libertinage, l’aventure, les combats politiques, etc., à la croisée d’une certaine tradition télévisée française – ces réalisateurs qui m’ont nourri, Stellio Lorenzi, Claude Santelli, Marcel Bluwal – et des codes des séries contemporaines.

Alain Tasma : Quand on aborde un monument aussi écrasant que Voltaire, il y a forcément ce danger qui vient du fait qu’il est lié à l’école, à l’institution et qu’il évoque pour beaucoup une culture obligatoire, donc a priori vaguement ennuyeuse. Or, il nous est apparu que Voltaire est beaucoup plus intéressant que ce que l’on en retient généralement du collège et du lycée. Ses années de formation nous paraissent d’autant plus passionnantes qu’on y découvre justement ce côté aventureux, la prise de risques, les choix existentiels d’un jeune homme ambitieux confronté au plafond de verre et à l’arbitraire, le désir de transformer le monde, etc., autant de thèmes d’actualité, tout particulièrement pour des jeunes gens d’aujourd’hui. Il s’agit moins d’illustrer les écrits de Voltaire que d’en faire un être humain. Et le but est de divertir, dans le bon sens du terme (c’est-à-dire pas de faire diversion) : amuser tout en enseignant.

 

Comment est né ce projet ?

A. T. : C’est Georges-Marc qui en a eu l’initiative. Je dois avouer qu’à l’origine, davantage que Voltaire, c’était le XVIIIe qui me séduisait, j’avais très envie de cette époque, de cette langue, de cette beauté, c’était inédit pour moi qui n’étais jamais remonté plus loin que le début du XXe siècle, dans Mata-Hari, la vraie histoire. Bien entendu, Georges-Marc m’a convaincu de l’incroyable actualité de Voltaire, et même du retour de Voltaire, dans une époque de réveil des fanatismes de tous bords. Il n’y a pas un jour sans qu’un article de presse ne le cite ou n’y fasse référence. Quand on entend les vers de La Henriade, on ne pense plus guère à la Saint-Barthélemy, en revanche, cela projette instantanément des images très puissantes des drames actuels à travers le monde.

G.-M. B. : Lorsque nous avons proposé ce projet, nous pensions le décliner en huit épisodes de 52 minutes et traiter de la vie entière de Voltaire. Mais quand le choix s’est arrêté finalement sur quatre épisodes, les années de jeunesse nous ont semblé plus intéressantes à traiter en tant que telles, puisque le Voltaire de l’affaire Calas, de Zadig ou Candide est plus connu et fait partie de notre patrimoine culturel.

 

Justement, cette période, disons jusqu’au début des années 1730, porte en germe ce Voltaire-là. Ne serait-ce que parce que c’est au cours de ces années que le jeune Arouet se choisit un nom.

G.-M. B. : Exactement. Ce qui nous intéressait était moins de raconter comment on est Voltaire que comment on devient Voltaire. C’est ce devenir, cette mue, cet itinéraire qui sont cinématographiques, romanesques, actuels. Comment un jeune poète un peu vaniteux qui ne rêve que d’être le roi de la scène théâtrale, qui ne cherche que la reconnaissance et les honneurs bascule peu à peu dans l’engagement contre l’absolutisme et le fanatisme. Et un engagement bien réel : il ne fait pas que combattre par la plume, il se met physiquement en danger. Pour autant, ce n’est pas un saint homme, ce n’est pas une icône. Il est plein de défauts, il est agaçant, contradictoire, arriviste, mais aussi curieux, généreux, d’un grand courage. C’est tout cela qui le rend incroyablement attachant. Et je dois dire qu’Alain a trouvé une formidable incarnation en Thomas Solivérès, qui apporte au personnage ce mélange de jeunesse, d’impertinence, de grâce, de fragilité, d’opiniâtreté.

 

Contre une tendance assez fréquente à présenter les grandes figures historiques comme si elles n’avaient pu être que ce qu’elles sont devenues, vous montrez à la fois l’horizon des possibles au début du XVIIIe siècle, mais aussi que rien n’est joué pour le jeune Voltaire. Quand on lui fait remarquer qu’il pourrait devenir le poète officiel de la cour, il n’a pas l’air contre...

A. T. : Il aurait pu être cela. Il y aspirait réellement. Sa chance, si l’on peut dire, c’est sans doute d’avoir eu contre lui Louis XV. Le pouvoir ne l’aimait pas.

G.-M. B. : Effectivement, l’horizon est barré pour un homme de sa génération et de son envergure. Sur le plan politique : on est courtisan ou rien. Religieux : il faut plier devant les principes de l’Église catholique. Social : il est impensable de sortir de sa classe. Je pense à cette scène où, à un dîner chez la duchesse du Maine, il ose dire : « Ne sommes-nous pas tous ici des princes et des poètes ». Et alors, le froid que cela jette... C’est tout cela qu’il va dynamiter.

A. T. : Si nous avons insisté sur ses années d’école à Louis-le-Grand et les amitiés qu’il y noue, notamment avec le duc de Richelieu, c’est qu’il nous semble que Voltaire a bien compris comment ces gens pouvaient aider son ascension sociale. L’importance des réseaux, ça aussi c’est très moderne. Il comprendra ensuite que cela a ses limites, mais disons que sa grande intelligence lui permet de comprendre la société dans laquelle il vit... jusqu’au moment où sa personnalité refuse de se plier à ses codes. Au fond, au cours de ces quatre épisodes, on ne cesse de lui répéter : « Arrête, tu ne peux pas aller plus loin. » Sa réponse est toujours : « Je ne l’accepte pas. » C’est un refus personnel, épidermique, pas un refus intellectuel. Pas encore. C’est peut-être cela, devenir Voltaire : mettre son ambition personnelle au service de quelque chose qui la dépasse.
 

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier