Depuis la fin du XIXᵉ siècle, des milliers de corps issus des conquêtes coloniales ont été exhibés dans des zoos humains, étudiés par des scientifiques, puis relégués dans des fosses communes, des instituts médicaux ou des réserves muséales. La France, à elle seule, en détient d’importantes collections. À l’heure où les mémoires demandent à être apaisées, les anciennes puissances coloniales ont amorcé un processus de restitution de ces restes humains. Aujourd'hui, les descendants de ces hommes et de ces femmes réclament leur retour.
Corinne Toka-Devilliers est l’une des figures de proue de ce combat. En 2018, cette bijoutière guyanaise installée en Bretagne découvre que son arrière-arrière-grand-mère Moliko fut exhibée dans un zoo humain parisien en 1892, aux côtés de trente-deux autres Kali’na.
La France conserve près de 100 000 « restes humains » dans les réserves de ses musées ; le Musée de l’Homme détient à lui seul 18 000 crânes et 1 000 squelettes humains issus de sa collection ostéologique*. Cette révélation devient le moteur d’une quête pour retrouver ces ancêtres, leur redonner leurs noms et obtenir leur retour en Guyane. Huit ans plus tard, les corps n’ont pourtant pas bougé. Le cadre juridique français, en vigueur depuis 2023, exclut les territoires ultramarins de son champ d’application. Le combat de Corinne pour le retour des Kali’na de Guyane s’annonce encore long.
Cette démarche n’est pas isolée. En Polynésie française, la chercheuse Mililani Ganivet se bat elle aussi pour le retour des siens, les ivi tupuna (os des ancêtres) dispersés dans les musées américains et européens. En Nouvelle-Calédonie, la famille Kawa a obtenu en 2014 la restitution du crâne du chef Ataï, son ancêtre, censée refermer une blessure vieille de plus d’un siècle. Dix ans plus tard, le vol de ce crâne lors des émeutes de juillet 2024 démontre que, même accomplie, une restitution ne suffit pas à guérir les blessures.
Alors que partout dans le monde des voix s’élèvent pour réclamer le retour de leurs morts, ce documentaire part à la rencontre de celles et ceux qui portent ce combat, au plus près de leurs vies, de leurs familles et de leurs quêtes, à un moment charnière où les lignes bougent sans que rien ne soit encore acquis.
Dans un contexte où les anciennes puissances coloniales sont interpellées sur leur devoir de reconnaissance envers les peuples qu’elles ont dominés et spoliés, Vous n’aurez plus nos morts – La restitution des restes humains coloniaux lève le voile sur les enjeux politiques, juridiques et mémoriels des restitutions, et sur leur importance décisive pour parvenir à une mémoire apaisée.
*Source : Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), Collection ostéologique de restes humains du Musée de l’Homme.
Note d’intention des auteurs
Avec Sauvages, au cœur des zoos humains (2018), nous avions raconté l’histoire de ces femmes, de ces hommes et de ces enfants arrachés à leurs terres pour être exhibés en Europe et en Amérique. Certains sont morts loin de chez eux et ne sont jamais rentrés. Leurs corps ont parfois rejoint les collections scientifiques et muséales, tandis que leur histoire disparaissait peu à peu des mémoires. Nous terminions ce film sur une conviction : plus d’un siècle après ces événements et des décennies de silence, il était temps de regarder cette histoire en face pour tenter d’apaiser les mémoires.
Après la diffusion du film, Corinne Toka-Devilliers nous a contactés. Elle venait de découvrir une part enfouie de son histoire familiale : son arrière-arrière-grand-mère, Moliko, faisait partie des Kali’na exhibés à Paris en 1892. Plusieurs membres du groupe étaient morts loin de chez eux et leurs restes avaient été conservés dans les collections françaises. Corinne Toka-Devilliers voulait retrouver ces ancêtres, leur rendre leur identité et leur offrir, un jour, une sépulture digne sur leur terre.
Nous avons accompagné son combat et ses recherches. C’est de cette rencontre qu’est né Vous n’aurez plus nos morts – La restitution des restes humains coloniaux. Dans la continuité de Sauvages, au cœur des zoos humains, nous avons voulu suivre Corinne Toka-Devilliers, mais aussi d’autres descendants en Guyane, en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie, pour raconter ce que signifie concrètement le retour de ces morts, parfois plus d’un siècle après leur disparition.
Cette histoire dépasse pourtant largement les Outre-mer. Elle nous ramène au XIXe siècle et à l’expansion coloniale, lorsque les corps des populations extra-européennes deviennent des objets de fascination et d’étude. On les mesure, on les photographie, on les classe au nom des théories raciales de l’époque. Après leur mort, certains corps sont disséqués ou intègrent les grandes collections anthropologiques européennes, où ils sont conservés comme des spécimens. C’est aussi cet héritage que les demandes de restitution viennent aujourd’hui interroger.
Car restituer des restes humains ne consiste pas seulement à déplacer des collections d’un musée vers un territoire ou une communauté d’origine. C’est rendre un nom, une histoire et une dignité à des femmes et des hommes longtemps considérés comme des « objets d’étude ». C’est permettre à leurs descendants de se réapproprier une part de leur mémoire. C’est aussi confronter notre société à un héritage qui engage l’histoire, le droit, la politique et la diplomatie.
Depuis le début des années 2000, plusieurs restitutions ont ouvert la voie : Saartjie Baartman à l’Afrique du Sud, les têtes maories à la Nouvelle-Zélande, le crâne du chef kanak Ataï à la Nouvelle-Calédonie ou encore des crânes de résistants algériens. Longtemps, chacune de ces restitutions a nécessité une procédure particulière. En France, la loi de 2023 a marqué un tournant en créant un cadre général pour la restitution de restes humains appartenant aux collections publiques. Elle a permis, le 26 août 2025, la restitution à Madagascar de trois crânes de la communauté sakalava, dont celui présumé du roi Toera.
Mais rendre reste difficile. Il faut identifier des restes parfois conservés depuis plus d’un siècle, retracer leur provenance, retrouver leurs descendants ou leurs communautés d’origine et répondre à des procédures juridiques complexes. Les musées doivent également disposer des moyens nécessaires pour mener ce travail sur leurs collections. Alors que de nouvelles demandes apparaissent en France comme ailleurs, le processus ne fait que commencer.
À travers ces parcours, notre film raconte ainsi une histoire qui s’écrit sous nos yeux. Une histoire française, mais aussi mondiale, dans laquelle les descendants reprennent la parole et interrogent les institutions sur l’héritage du passé colonial. Derrière les débats historiques, juridiques et politiques se pose finalement une question profondément humaine : que devons-nous à ces morts et à ceux qui, aujourd’hui, réclament leur retour ?
Avec Vous n’aurez plus nos morts – La restitution des restes humains coloniaux, nous voulons témoigner de ce moment où, après des décennies de silence, des descendants viennent frapper à la porte de nos musées pour demander, simplement, que leurs morts leur soient rendus. Cinq années d’échanges et de travail avec nos témoins en Guyane, en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie nous ont permis d’accompagner cette histoire dans le temps long et de montrer comment ces retours peuvent ouvrir un chemin vers un apaisement des mémoires.
Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet
Note de la réalisatrice Marie-Christine Gambart
Quand la productrice Estelle Mauriac m’a contactée pour me proposer de réaliser ce documentaire sur les restes humains coloniaux, je n’ai pas hésité une seconde. Explorer les zones d’ombre du passé comme du présent, celles que le récit officiel préfère taire, voilà précisément ce qui, depuis toujours, me porte et me guide.
Pour vérifier le potentiel filmique du sujet, je me suis plongée dans les archives, notamment celles concernant les Kali’na, conservées au musée du Quai Branly. Sur ces photographies, des hommes, des femmes et des enfants posent, le visage grave, sous le regard du prince Roland Bonaparte, venu documenter les « sauvages » présentés au jardin d’Acclimatation. En creux, on y devine la vie d’avant : avant l’exhibition, avant les zoos humains, avant que tout ne leur soit arraché. J’ai immédiatement compris que l’histoire des Amérindiens de Guyane devait être au centre du film.
Cette intuition a pris corps en rencontrant Corinne Toka-Devilliers. Elle incarne, à elle seule, la douleur des descendants. À l’écouter, impossible de ne pas se projeter et se demander comment nous réagirions si l’un de nos propres ancêtres avait été montré de son vivant comme une « curiosité », puis, une fois mort, oublié dans une boîte en carton, quelque part dans un musée. Avec elle, ce combat pour la restitution des restes humains devient le nôtre. Mais Corinne, c’est aussi tout autre chose. Elle a l’étoffe d’un vrai personnage de cinéma. Sa fougue, son franc-parler, son humour, cette spiritualité aussi qui guide chacun de ses pas – j’ai été happée. Devant moi se tenait une femme debout, digne, increvable, une héroïne du présent que rien, absolument rien, ne prédestinait à s’engager dans une telle aventure. Son intelligence et son culot pour ferrailler avec les politiques, elle qui, au départ, en ignorait tous les codes, m’ont permis d’entrer véritablement dans le film et d’en mesurer avec elle toute la portée.
Puis, alors que le tournage touchait à sa fin, j’ai appris que Corinne avait enfin obtenu ce pour quoi elle se battait depuis des années : le retour des Kali’na en Guyane était désormais acté. Cette nouvelle a donné au récit un souffle, une colonne vertébrale, une vraie dramaturgie – le film cessait d’être le seul récit d’une lutte pour devenir celui d’une victoire. Autour de cette trame, je pouvais alors articuler d’autres combats, menés ailleurs, en Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie.
Au fil de mes recherches et de mes rencontres avec Corinne, ce film s’est imposé à moi comme une nécessité. Il rejoignait ce qui m’anime depuis toujours : la volonté de raconter ce qui a longtemps été laissé de côté, et ce thème de prédilection qui me suit de film en film – celui de ces femmes qui, patiemment, obstinément, finissent par faire bouger le cours de l’Histoire.
Inédit
52 min
Écriture
Pascal Blanchard
Bruno Victor-Pujebet
Marie-Christine Gambart
Réalisation
Marie-Christine Gambart
Production
Cinétévé
Fabienne Servan Schreiber
Estelle Mauriac
Directeur des contenus du pôle Outre-mer
Laurent Corteel
Directeur adjoint des contenus, en charge des documentaires
Sophiane Tilikete
Responsable de programmes
Gabrielle Lorne
2026
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