Dans les vallées polynésiennes, un son s'est tu depuis près de deux siècles, celui des battoirs frappant l’écorce pour façonner le tapa. Cette étoffe végétale habillait jadis les Polynésiens et revêtait une dimension sacrée dans de nombreux usages coutumiers. Au XIXᵉ siècle, cet art ancestral s’effaçait peu à peu sous l’effet conjugué des interdictions missionnaires et de l’arrivée de tissus manufacturés. Longtemps tombé dans l’oubli à Tahiti, ce savoir-faire renaît aujourd’hui sous l'impulsion d'un couple de passionnés, Hinatea Colombani et Moeava Meder. Des réserves des musées internationaux aux ateliers qu'ils animent au Fenua, leur parcours raconte la reconquête d'un patrimoine précieux et son inscription dans la création contemporaine.
Artiste et fondatrice du centre culturel Ari'oi, Hinatea se consacre depuis de nombreuses années à la valorisation du patrimoine polynésien. Qu’il s’agisse des danses traditionnelles ou de la fabrication du tapa, sa démarche vise à comprendre les pratiques héritées des anciens et à leur redonner une place dans le présent. Convaincue que ces savoirs constituent l'un des fondements de l’identité culturelle polynésienne, Hinatea entreprend de reconstituer les techniques liées à la fabrication du tapa.
À ses côtés, Moeava s’investit dans cette quête avec la même détermination. Initié par sa femme, il devient l'un des rares praticiens tahitiens du tapa et le principal batteur d’écorce du duo. Sans maître pour leur transmettre la technique, Hinatea et Moeava se tournent vers les archives, les collections muséales et les pratiques encore préservées dans certains territoires du Pacifique.
Leur parcours les conduit dans les réserves du Museum of Archaeology and Anthropology de Cambridge. Parmi les collections rapportées lors des expéditions du capitaine Cook, d’anciens tissus végétaux leur révèlent la richesse des pigments, la finesse des motifs et la place du tapa dans les sociétés polynésiennes. Bien plus qu’une étoffe, le tapa exprimait le rang, le prestige, les alliances et l’attachement à la terre, et constituait un symbole de richesse et de pouvoir. Devant ces pièces vieilles de plus de deux siècles, les deux artistes découvrent des fragments d’histoire préservés. Dans les textures, les couleurs et les traces laissées par les battoirs, ils apprennent à déchiffrer pratiques et usages que le temps n’a pas effacés.
Leurs recherches se poursuivent au Centre d’études du Pacifique de l'université d’Hawaï, où le kapa, proche parent du tapa, a traversé les siècles sans disparaître. La rencontre avec Dalani Tanahy, figure reconnue du renouveau de cet artisanat depuis les années 1990, enrichit leur réflexion et leur permet de mieux comprendre la continuité de ces traditions au sein des sociétés océaniennes.
De retour à Tahiti, le couple s’attache à approcher l'exigence des pièces anciennes en explorant chaque étape de leur élaboration. Les pigments sont préparés à partir des ressources naturelles. Du jaune issu des racines de noni au noir obtenu à partir de la noix de bancoulier, chaque teinte témoigne d'un savoir lié au territoire. La culture du mûrier à papier, la préparation des teintures et la recherche des pigments naturels participent d'un même geste, profondément ancré dans l'environnement du Fenua.
Pour inscrire cette démarche dans la durée, les deux artistes plantent plus de deux cents pieds de mûrier à papier, dont l'écorce constitue la matière première du tapa. Cette reconquête végétale porte une ambition tournée vers l'avenir, celle de démontrer qu'un art ancestral peut trouver sa place aujourd'hui sans rompre avec le rythme de la nature ni avec les valeurs qui lui ont donné naissance.
Au fil des ans, leur travail prend une dimension collective. Ateliers, démonstrations et projets artistiques offrent à une nouvelle génération la possibilité de découvrir cet héritage, d'en comprendre les principes et de le faire évoluer à son tour. Chaque atelier devient ainsi un espace de transmission, où une mémoire longtemps fragilisée peut se réaffirmer et où se noue un dialogue entre passé et présent.
Le documentaire accompagne enfin les deux artistes à Paris, où leurs œuvres sont présentées au Grand Palais dans le cadre de la Biennale Révélations. Parmi cinq cent cinquante créateurs venus de trente-cinq pays, ils portent le regard d'une Polynésie qui puise dans son histoire pour inspirer les démarches artistiques d'aujourd'hui et affirmer la vitalité de sa culture.
Au rythme de l'écorce battue renaît une mémoire séculaire. À travers le parcours de ces artistes-chercheurs, Tapa Makers raconte la résurgence d'un savoir-faire que l'on croyait disparu et son ancrage dans la Polynésie d'aujourd'hui. Au-delà de la technique, le film révèle une autre manière d'habiter le temps, de considérer la nature et de renouer avec le territoire. Une histoire de transmission portée par celles et ceux qui font désormais du tapa bien davantage qu'une étoffe retrouvée.
Documentaire inédit
52 min
Réalisation
Denis Pinson
Écrit par
Suliane Favennec
Catherine Marconnet
Production
Archipel Production
Avec la participation de
France Télévisions
Polynésie La 1ère
Nouvelle-Calédonie La 1ère
Produit par
Catherine Marconnet
Avec le soutien
de la Polynésie française
du Centre National du Cinéma et de l'Image animée
de la Procirep - Société des producteurs et de l'Angoa
du Ministère des Outre-mer
d'Air Tahiti Nui
Directeur des contenus du pôle Outre-mer
Laurent Corteel
Directeur adjoint des contenus, en charge des documentaires
Sophiane Tilikete
Responsable des programmes
Gabrielle Lorne
2026