Ce qui reste des amours de nos mères
Dans la France des années 1950, avant le temps des indépendances, ma mère, blonde aux yeux bleus, a aimé un beau Sénégalais. Il a disparu avant ma naissance. De lui ne me restent que la couleur de ma peau et les rencontres hostiles ou amicales qu’elle a suscitées. C’est dans ce commerce social que mon regard s’est formé, et que mon imaginaire s’est nourri. Ce qui reste des amours de nos mères est une exploration de cette africanité qui est le territoire de mon identité rétive à toute étiquette. Un territoire sans frontière, porté par des images de la Bretagne, de mer et de bateaux rentrant au port. Un territoire où se mêlent le jazz de Jacques Schwarz-Bart, les bruits de la ville, le souffle du vent et le ressac des vagues.
Note d'intention de Cathy Dubois
Personne à la peau marron, j’ai grandi dans une famille et un monde de personnes à peau blanche. Celui à qui je devais la couleur de ma peau m’était inconnu. J’ai voulu réfléchir à ma filiation africaine, à ce que j’en avais fait et peut-être transmis. J’ai désiré retrouver ma « famille africaine ». Plus que des personnes précises, c’était la part d’Afrique que j’avais en quelque sorte incorporée qui m’intéressait. C’est ainsi qu’a émergé la question de la présence de « l’africanité » dans mon imaginaire de métisse sans ancrage.
Dans mon enfance et ma jeunesse, les personnes métisses (ou noires), très peu nombreuses en France, étaient des objets de curiosité et de préjugés. Pour moi, comme pour ceux qui m’ont élevée, ou ceux que j’ai côtoyés au fil du temps, mon métissage était une expérience « sans référence ». Nous étions mis à l’épreuve de l’altérité sans modèle, sans savoirs partagés pour la penser et sans mots pour en parler. Cela se jouait à l’aide du regard, à l’instinct, et partout, dans la famille, à l’école, au travail, dans toute relation, y compris avec soi-même, face au miroir.
Mon projet consiste à re-saisir ma trajectoire personnelle comme terreau documentaire pour fouiller mon imaginaire et chercher, dans l’après-coup, comment s’est forgé mon regard sur les autres et sur moi-même. Je creuse ici la dimension politique de la question intime de mon africanité.
Imaginer, c’est produire des images, la question des regards, ceux que l’on reçoit comme ceux que l’on porte y est omniprésente. Les images reçues, perçues, transmises, sont déterminantes. D’où ce film dans lequel la déconstruction de mon propre regard ouvre un espace pour d’autres imaginaires que le mien. À travers le parcours du film, je voudrais que le spectateur touché par mon histoire questionne son propre regard et la place qu’y tient cette relation coloniale qui se prolonge aujourd’hui sous des formes d’autant plus actives qu’elles ne sont pas identifiées en tant que telles. La non-connaissance, les silences de l’histoire nous influencent au-delà de ce que nous pourrions souhaiter.
Ce qui reste des amours de nos mères
Réalisé par
Cathy Dubois
Produit par
Les films de la pluie
Avec la participation de France Télévisions et de ICI Bretagne