Dans les années 1990, le dancehall accompagne la montée de la violence en Martinique. Les artistes racontent la rue, ses dérives et exhortent la jeunesse à s'en éloigner. Au début des années 2010, de jeunes Martiniquais se réapproprient ce style avec une connotation plus festive. Le shatta est né. Genre musical le plus en vogue dans toute la Caraïbe et au-delà, on l'appelle d'abord « deux notes », en référence à ses mélodies simples mais ultra-efficaces. Porté par de puissantes lignes de basse et des paroles entêtantes, souvent crues, il dit le besoin de légèreté d'une jeunesse aux prises avec des problématiques persistantes. Mais, derrière cette apparente frivolité, le shatta s'inscrit dans la critique sociétale, comme son ancêtre le dancehall, véritable miroir des contradictions d'une île et de l'hédonisme d'une jeunesse qui rêve de réussite matérielle et d'autonomie politique.
Alors que la première génération de beatmakers masculins revendiquait un son local et des paroles conscientes, le shatta est aujourd'hui porté par de jeunes femmes devenues ses meilleures ambassadrices. Elles s'appellent Maureen, Nken ou Shannon, enchaînent les tubes, imperméables aux critiques. Avec leurs punchlines revendicatrices et leurs danses suggestives, elles prônent l'émancipation sexuelle et l'indépendance financière, et sont pour cela autant admirées que décriées, accusées de promouvoir le mercantilisme et l’hypersexualisation.
À quinze ans d'écart, ce documentaire fait dialoguer les deux rives d'une jeunesse qui ambitionne fièrement de placer son île sur la carte du monde, mais aussi d'en dénoncer les travers. « Il est dur de vivre dans une société postcoloniale, mais la force réside dans ses contradictions. » En somme, c'est ce que disent Mina, Jahlys et PSK. PSK, en tandem avec le célèbre Danthology, compte parmi les inventeurs du « deux notes » à l'aube des années 2010, qui revendique la créativité de son quartier, Volga-Plage, loin des clichés qui le réduisent à un territoire défavorisé. Mère seule à la ville, la battante Mina explose en reine du slackness à la scène, propulsée par les instrumentaux de l'emblématique Natoxie. En digne héritière de sa mère, Majesty, pionnière du ragga martiniquais, Jahlys entend par la musique promouvoir son combat féministe et anticolonialiste.
Tous racontent ce qu'est le shatta, un genre à la fois décomplexé et acéré, révélateur de la société martiniquaise contemporaine. Aux côtés de leurs proches, ils brossent le portrait d'une jeunesse talentueuse et débrouillarde, fière de ses racines et déterminée à porter haut les couleurs de son île.
52 min
Écriture
Léa Mormin-Chauvac
Avec la participation de
Lucie Margueritte
Réalisation
Léa Mormin-Chauvac
Malo Delarue
Production
Une prod à soi
Avec la participation de
France Télévisions
Directeur des contenus du pôle Outre-mer
Laurent Corteel
Directeur adjoint des contenus, en charge des documentaires
Sophiane Tilikete
Responsable de programmes
Gabrielle Lorne
2026