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CINÉMA

L'HOMME QU'ON AIMAIT TROP

  • Film

  • Dimanche 27 janvier 2018 0 19.50

  • Sur Réunion la 1ère

HOMME QU'ON AIMAIT TROP (L')

Inspirée d’une histoire vraie et qui se poursuit encore devant la justice, "L’homme qu’on aimait trop" est passionnant, avec des acteurs impressionnants de justesse : Catherine Deneuve, Guillaume Canet et Adèle Haenel.

1976. Après l’échec de son mariage, Agnès Le Roux rentre d’Afrique et retrouve sa mère, Renée, propriétaire du casino Le Palais de la Méditerranée à Nice. La jeune femme tombe amoureuse de l’homme de confiance de Renée, Maurice Agnelet, un avocat de dix ans son aîné. Maurice a d’autres liaisons. Agnès l’aime à la folie. Actionnaire du Palais de la Méditerranée, Agnès veut vendre sa part de l’héritage familial pour voler de ses propres ailes. Une partie truquée siphonne les caisses de la salle de jeux. On menace Renée. Derrière ces manoeuvres guerrières plane l’ombre de la mafia et de Fratoni le patron du casino concurrent qui veut prendre le contrôle du Palais de la Méditerranée. Tombé en disgrâce auprès de Renée, Maurice met en relation Agnès avec Fratoni qui lui offre trois millions de francs pour qu’elle vote contre sa mère. Agnès accepte le marché. Renée perd le contrôle du casino. Agnès supporte mal sa propre trahison. Maurice
s’éloigne. Après une tentative de suicide, la jeune femme disparaît à la Toussaint 1977. On ne retrouvera jamais son corps. Trente ans après, Maurice Agnelet demeure l’éternel suspect de ce crime sans preuve ni cadavre. Convaincue de sa culpabilité, Renée se bat pour qu’il soit condamné…

 


Qu’est-ce qui vous a particulièrement intéressé dans ce projet ?
Je me suis concentré sur Renée Le Roux, sa fille Agnès et Maurice Agnelet. La mère femme à poigne, l’insoumission de la fille, le désir de reconnaissance sociale d’Agnelet. C’est peut-être plus que tout Agnès qui m’a intéressé. J’ai voulu faire son portrait. J’ai donné mon accord définitif après avoir lu les lettres qu’elle écrivait à Agnelet, parce que contre toute attente j’y ai retrouvé des échos troublants avec un personnage que j’ai longtemps rêvé de porter à l’écran, Julie de Lespinasse. Il y a des ressemblances étonnantes entre la correspondance amoureuse, passionnée, de la femme de lettres du 18e siècle et ce qu’écrit l’héritière du Palais de la Méditerranée. Exemple : « Je vous aime comme il faut aimer, avec excès, avec folie, transport et désespoir. »


Vous avez donc déplacé le récit de la guerre des casinos vers l’histoire d’un affrontement à la fois psychologique et mythologique.
C’est un film de guerre. Mais il reste à hauteur humaine. Je ne voulais pas du tout éliminer les aspects matériels qui actionnent les ressorts de l’intrigue. Je voulais montrer le processus de prise de pouvoir, les méthodes utilisées pour couler un casino, le fonctionnement de l’entreprise dans ce contexte particulier avec sa part de brutalité et de servilité. Il fallait accompagner sans ellipse toutes les étapes factuelles, jusqu’à la chute, jusqu’à la défaite. Cet aspect guerrier, puisé dans la réalité, structure le récit.

Vous n’avez pas envisagé de changer les noms, de déplacer l’histoire du côté de la fiction ?
Non, il était important de garder l’inscription réelle. C’est une manière de dire que la tragédie, cela advient dans le monde tel qu’il est. Et d’ailleurs Guillaume Canet a été en contact avec Agnelet, qui lui a raconté des dialogues qu’il avait eus avec Agnès, après la vente des actions, lorsque les journaux accusent la jeune femme d’avoir trahi sa mère et qu’elle est désespérée. Ce sont des mots que je n’aurais jamais pu inventer, mais que du coup j’ai mis dans la bouche du personnage. Il aurait été absurde de changer le nom, de ne pas ancrer ce récit incroyable dans ce qui est sa véritable trame.
 

A PROPOS DES ACTEURS

Une grande part de la complexité et de la séduction du film repose sur le personnage d’Agnès Le Roux. Comment avez-vous choisi son interprète ?
J’avais remarqué depuis longtemps (Naissance des pieuvres) Adèle Haenel, je savais qu’elle était une jeune actrice belle et puissante. Je l’avais vue jouer des filles de milieu populaire et ça me plaisait de lui proposer le rôle d’une riche héritière fille de Deneuve.
Elle a une élégance folle. Et elle sait rester rude. Elle a le physique athlétique d’Agnès Le Roux avec un mélange de vitalité et de folie, un instinct du présent : c’est cash, c’est cru, un bloc d’enfance. Agnès Le Roux c’est le contraire d’une victime désignée : elle est active, sportive, elle veut travailler et ouvre une boutique. Ce n’est pas une petite chose fragile et on ne peut pas l’enfermer dans l’image d’une enfant gâtée. Et elle a quelque chose de très solaire, qui ressort encore mieux me semble-t-il avec ses cheveux teints en brun.

L’Homme qu’on aimait trop est votre septième film avec Catherine Deneuve. En quoi ce rôle-ci est-il particulier ?
C’est la première fois dans un de mes films que je la place à ce point sous le signe de la mascarade et de la sophistication. Nous nous en sommes donné à coeur joie sur les toilettes spectaculaires toujours différentes (never twice). Mme Le Roux, qui est un ancien mannequin de chez Balenciaga, était en effet en représentation permanente au Palais de la Méditerranée avant que sous l’influence d’Agnelet elle en prenne la direction. Ce déguisement est un rite social. Renée est un monstre sacré qui surveille son royaume. Mais en même temps Renée Le Roux est certainement le personnage le plus solide de tous ceux que Catherine Deneuve a joué dans un de mes films. Ce personnage à la fois dominateur
et acharné, impitoyable, est aux antipodes de l’instabilité qui était notre registre de prédilection (capter l’insaisissable). Le seul précédent auquel j’ai pensé, parmi tous ses rôles ailleurs, est celui de Tristana dans la dernière partie du film de Buñuel, lorsqu’elle devient une femme âgée d’une terrible dureté. Dans L’Homme qu’on aimait trop, elle va jusqu’au bout. Elle est d’une détermination aveugle : elle réclame la tête d’Agnelet. Malgré le poids
de l’âge, elle est invincible comme un roc.

Et Guillaume Canet ?
D’abord j’avais envie de travailler avec lui depuis très longtemps. Pour Agnelet, il fallait un acteur sexy, avec un côté « gendre idéal ». Il fallait traverser cette apparence et aller voir ce qui se passait derrière ce masque. J’avais surtout vu Guillaume Canet dans des personnages positifs, mais je savais qu’il pouvait troubler, faire naître une opacité inquiétante, un peu à la Cary Grant dans Soupçons, c’est ce qui m’a intéressé pour le personnage d’Agnelet, un homme qui se protège de ses propres émotions, et qui a ce côté fermé, tout en étant charmant, et charmeur. Guillaume a réussi à faire coexister ces facettes. Il n’a pas eu peur d’être servile avec Renée Le Roux et Fratoni. Il n’a pas eu peur de se montrer sadique et odieux avec Agnès. Il a assumé la lâcheté et la méchanceté du personnage. Il n’a jamais cherché l’apitoiement ou l’attendrissement. Agnelet est un metteur en scène : il fait jouer les gens, il manipule, il enregistre. Mais il lui arrive de se prendre les pieds dans les ficelles qu’il a tissées et de tomber dans le piège de ses propres mensonges. Il est son pire ennemi. C’est sa dimension tragique. Au dernier procès c’est son propre fils (son soutien) qui l’a accusé. Derrière son sourire de Don Juan on songe à Pascal : « Cette duplicité de l’homme est si visible, qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes. »