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Passion Outremer - Documentaire inédit

Mayotte, naissance d’un volcan

  • Dimanche 28 juin 2020 à 20.55

MAYOTTE, LA NAISSANCE D'UN VOLCAN

Pour le monde scientifique, cette première mondiale est LA découverte du siècle.
Pour la population, c’est un choc !

Ce film inédit vous propose de vivre une découverte sans précédent avec des scientifiques et de comprendre les enjeux de demain avec de nombreux témoignages de Mahorais.

Le 10 mai 2018, la terre de Mayotte se met à trembler, provoquant un phénomène de séismes à répétition, le plus puissant d’une magnitude de 5,8 sur l’échelle de Richter. Du jamais vu dans l'archipel comorien.

Dans une zone à l’activité sismique modérée et à faible risque, le phénomène reste inexpliqué, laissant place aux spéculations, rumeurs et autre volonté divine. Les Mahorais ont peur.

Des scientifiques de premier plan sont envoyés sur place pour tenter de percer le mystère. À bord du navire océanographique Marion-Dufresne, ils vont faire une découverte extraordinaire.

Sous leurs yeux incrédules, un nouveau volcan sous-marin est en train de naître à une cinquantaine de kilomètres à l’est de l’île. Jamais personne auparavant n’avait pu assister en direct à un tel événement.

Mais l’île s’affaisse et se déplace à une vitesse accélérée, provoquant une montée des eaux inquiétante.

 

Un documentaire de 52 min – Réalisé par Pascal Crésegut – Écrit par Bruno Sevaistre – Une coproduction Crestar Productions / L’éolienne – 2020

Interview croisée avec deux scientifiques

  • Stephan Jorry, chercheur en géosciences marines, Ifremer (Centre de Brest), présent dans le documentaire
  • Eric Humler, directeur scientifique adjoint CNRS et responsable du réseau Revosima à Mayotte.

Ils reviennent sur cette découverte incroyable.

Stephan Jorry, quelle était votre mission pendant le tournage ?

Stephan Jorry : J'assistais Nathalie Feuillet en tant que co-chef de mission pour le premier « leg » de la campagne MAYOBS 1 (du 2 au 15 mai 2018), puis j'ai dirigé ensuite le deuxième « leg » (du 15 au 18 mai 2018), qui avait pour but de compléter la bathymétrie, de déployer des observatoires de fond de mer, et de réaliser des déploiements de rosettes (prélèvements d'eau) et de dragues (prélèvements de roches). À bord de cette mission MAYOBS 1, j'ai participé avec l'équipe scientifique à la définition des zones d'acquisition et au traitement de certaines données qui, compte tenu du contexte, ont été forcément adaptées au jour le jour et au fur et à mesure des découvertes que nous faisions.

Eric Humler, quel a été votre rôle dans la découverte du volcan ? 

Eric Humler : Dans le cas de Mayotte, il était important de coordonner rapidement un ensemble d’actions scientifiques à terre et en mer, de trouver les budgets, les moyens humains et matériels. Le 29 novembre 2018, j’ai lancé l’appel d’offre TelluS-Mayotte coordonné par le CNRS, après avoir mis sur pied un comité d’experts nationaux chargés des évaluations scientifiques des projets, un comité responsable des opérations à terre et en mer et un comité de pilotage composé du CNRS, du BRGM, de l’Ifremer et de l’IPGP, ainsi que des ministères concernés. Le 21 janvier 2019, le comité de pilotage a annoncé la liste des projets retenus, impliquant environ 40 scientifiques, avec un budget total d’environ 1 M€.  Du 4 au 14 mars, un réseau de sismomètres terrestres et marins a été déployé sur l’île et au large de la côte est de Mayotte. Du 6 au 18 mai, la mission océanographique MAYOBS a eu lieu, et je recevais le 12 mai la première image du quatrième volcan actif sur le territoire français.

Expliquez-nous ce phénomène rare mis en avant dans le documentaire ?

S.J. : Il est déjà très rare (voire unique) d'assister à une éruption sous-marine en direct, localisée à une telle profondeur d'eau sur le plancher océanique (à presque 3 700 mètres de fond). Les capteurs que nous utilisons pour détecter des manifestations de sortie de fluides (eau, gaz, particules), et qui sont placés sous la coque des navires, sont généralement assez limités à de telles profondeurs. La particularité de ce que nous avons observé étaient des panaches qui s'élevaient très haut dans la colonne d'eau, sur pratiquement deux kilomètres de hauteur, en particulier juste au-dessus du toit du nouveau volcan, donc forcément bien détectables.

Nous avions aussi à notre disposition des levés bathymétriques acquis lors de campagnes antérieures. Suite aux acquisitions pendant MAYOBS, nous avons pu mettre en évidence la création de ce nouveau volcan, qui n'existait pas sur les données de topographie du fond de la mer avant notre intervention. Au final, cette découverte a permis de mettre en évidence l'une des plus grosses éruptions sous-marines que l'on connaisse de mémoire d'homme, avec un volume de lave émis proche de 5 km3, ce qui est considérable.

Quelles sont les conséquences sur l’île ?

S.J. : Les conséquences sur l'île ont été multiples. Tout d'abord, dans le quotidien des Mahorais, qui ont subi des séismes à répétition pendant des semaines. Lors du début de la crise sismique, beaucoup de personnes ont paniqué, beaucoup d'entre eux ont dormi dehors pendant des jours, voire des semaines, craignant que les toits des habitations ne s'effondrent. Ensuite, l'île de Mayotte a subi des déplacements horizontaux et verticaux très importants. Compte tenu qu'un réservoir de magma s'est vidé à un endroit, l'île s'est mis à se déplacer et à s'enfoncer très rapidement par compensation, de plusieurs centimètres en quelques mois. Aujourd'hui, ces déplacements ont atteint 20 à 22 cm en direction de l'est, pour 9 à 17 cm d'enfoncement. L'île de Mayotte est également entourée d'un vaste lagon et protégée par une barrière récifale. Ces déplacements à grande échelle (et notamment l'enfoncement de l'île), s'ils persistent dans le temps, pourraient engendrer à terme des problèmes importants de submersion lors de fortes tempêtes ou de cyclones.

E.H. : Mis a part les conséquences en terme de compréhension scientifique des processus géologiques à Mayotte, je pense que l’un des points les plus importants concerne l’impact du phénomène sur la population mahoraise. En effet, cette région de l’océan Indien était considérée jusqu’au 10 mai 2018 comme une « zone calme » d’un point de vue sismique. Contrairement aux Antilles, à Mayotte la population n’a pas l’habitude de ces aléas et le contexte socio-culturel y est différent. Il est impératif d’accompagner les Mahorais dans un processus d’appropriation des risques telluriques qui sont différents de ceux qu’ils connaissent déjà en matière de cyclone et d’ouragan.

Quelles sont les leçons à en tirer, notamment pour la future génération ?

S.J. : Cette intervention de la communauté scientifique française pour trouver des réponses à cette crise sismo-volcanique majeure s'est mise en place en seulement quelques mois, ce qui est inédit. C'est l'une des toutes premières fois que tous les grands instituts de recherche en France (IPGP, BRGM, Ifremer, CNRS) se sont mobilisés ensemble pour trouver ces réponses. Le succès de cette première mission est intimement lié à l'apport des connaissances et des expertises de chacun, que l'on savait complémentaires. La leçon à tirer est que l'on est beaucoup plus fort et efficace en puisant dans l'interdisciplinarité, la recette du succès étant de se nourrir des compétences des autres pour rendre plus robuste sa propre expertise. L'expérience vécue à Mayotte entre scientifiques est un exemple unique qui a tissé des liens professionnels et humains très forts, et je pense pour de longues années.

E.H. : L’appel d’offre TelluS-Mayotte a été l’embryon de l’organisation des opérations qui se sont poursuivies, aboutissant au Réseau Volcanologique et Sismologique de Mayotte (REVOSIMA). C’est un exemple de coordination et de mutualisation de moyens des services de l’Etat et des forces scientifiques nationales autour d’une question majeure impliquant des problèmes de risques et d’aléas pour la population mahoraise. J’ai été nommé par la Délégation aux Risques Majeurs Outre-Mer (DIRMOM) et le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation (MESRI) pour mener à bien le projet REVOSIMA avec les partenaires du réseau (CNRS, Ifremer, BRGM, IPGP). Aujourd’hui, l’île de Mayotte dispose d’un réseau de surveillance sismologique et géodésique qui diffuse en continu les données nécessaires à la protection des populations. Ce réseau devra être optimisé dans les mois et années qui viennent vers un système d’instruments sous-marins câblés à terre permettant de collecter les données sismiques (et autres) en continu. Mayotte deviendra ainsi l’un des observatoires du fond de mer les plus modernes du monde avec ceux du Japon et des Etats-Unis. 

Propos recueillis par Sophie Desquesses

Teaser : « Mayotte, naissance d'un volcan »