Temps fort semaine 42

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Le Monde en face

Police sur le fil

  • Documentaire

  • Mercredi 18 octobre 2017 à 20.50

POLICE SUR LE FIL

Cinq flics de terrain se livrent, sans tabou ni autocensure, sur la violence de leur quotidien. Violence subie, mais aussi intérieure, et qui parfois déborde. Au travers de ces témoignages rares, qui donnent à entendre l’homme sous l’uniforme, ce documentaire tente de comprendre comment ces policiers, sur le fil, gèrent cette dimension inhérente à leur environnement de travail.

Des policiers sous pression, dans un contexte de situation d’urgence et d’augmentation de la violence. Entre 2010 et 2015, le nombre de policiers blessés ou tués a augmenté de 25 %. Le risque est désormais accru depuis les attentats de 2015. Comment vit-on avec cette violence quotidienne ? Et comment refrène-t-on ses propres accès de brutalité ?  Pendant la période des manifestations de Nuit debout et contre la loi Travail, quarante-huit enquêtes judiciaires ont été ouvertes pour violences policières.

La réalisatrice Claire Tesson donne la parole à cinq policiers. Il y a les anciens, qui tempèrent et tirent les leçons des expériences passées. Les jeunes, souvent envoyés en banlieue parisienne et livrés à eux-mêmes, qui doivent affronter la réalité de terrain, de plus en plus difficile et hostile. Des noms de l’alphabet radio leur ont été donnés pour respecter leur anonymat. Il y a Roméo, le désillusionné ; Sierra, le chien fou ; Oscar, le sage ; Lima, parfois limite ; et Alpha, la mort au bout du canon. Tous ont accepté de témoigner, souvent à visage couvert, de ce quotidien où parfois, la violence prend le dessus...

Anne-Laure Fournier

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EXTRAITS

Sierra, gardien de la paix Police-Secours, en région parisienne

« J’ai conscience d’être un chien fou. J’essaie de me contenir, mais je suis content qu’ils soient là quand même [les anciens]. Des fois, moi, je partirais en courant pour rien… Si en début de carrière j’ai pas la motivation, je l’aurai jamais ! »

« Je m’en fous de faire la guerre. Il faut leur faire comprendre [à ceux qui contrôlent les cités] qu’ils craignent un minima la police… Ils veulent pas se laisser interpeller ? On interpelle ! S’il faut mettre des gifles, on en met. Mais on est en France et c’est très mal vu de mettre des gifles… »

« Si on devait se conformer seulement au Code pénal, on ferait beaucoup moins d’affaires. »

Roméo, policier de la BAC (Brigade anti-criminalité), en banlieue parisienne

« Parfois, on a envie de se faire justice soi-même… on est censés être toujours irréprochables, mais c’est impossible. Ça fait partie du jeu… »

« J’ai pris beaucoup de risques [le jour où il a pris en chasse un motard cagoulé], donc il fallait qu’il le paye… C’est ma rage qui s’est exprimée, c’est pas deux, trois coups qu’il a pris : il a pris le maximum ! »

« Ce jour-là, ça a dérapé… c’était peut-être la fois de trop ! »

« J’avais perdu mon père quelques semaines avant. Donc ce sont beaucoup d’émotions qui étaient refoulées en moi, beaucoup de colère. Je pense que sur l’instant ça a été un défouloir… »

« Quand je suis entré dans la police, je voulais sauver le monde. Et au final, je me rends compte que je suis un simple éboueur qui ramasse les déchets dans la rue. »

« Aujourd’hui, on est soumis à une politique du chiffre, même si personne veut en parler. »

Oscar, 43 ans, brigadier-chef, BAC départementale, Île-de-France

« J’ai eu la chance de commencer en province et d’être encadré par des anciens qui nous freinaient. »

« On peut pas interpeller ou priver de liberté une personne si on n’a pas de motif. »

[Lors des manifestations de Nuit debout] « Au lieu d’aller directement interpeller les premiers fauteurs de trouble et calmer la situation d’entrée, on a attendu, attendu… Ce qui devait arriver arriva : à un moment, il y a eu un tel déchaînement de violence, on nous a dit alors de rétablir l’ordre… Le fait de nous restreindre, certains collègues peuvent ressentir des moments de frustration et de colère, et tôt ou tard ça peut mal tourner. »

« Il ne faut pas rajouter de l’excitation à l’excitation. »

« Le premier problème de la police, c’est la police… »

Lima, 44 ans, CRS (Auvergne-Rhône-Alpes)

« Pour moi, c’est un débordement inacceptable… Je sais ce que veut celui qui lance un cocktail Molotov : il veut tuer un flic ! »

« Un jour, j’ai failli avoir le mauvais geste. J’étais prêt à frapper quelqu’un, submergé par la haine, la colère, j’ai eu envie de faire cesser complètement ces accès de violence contre nous. »

« Heureusement je n’ai pas commis l’irréparable… Je ne veux surtout pas oublier ce moment parce que c’est un moment où ma vie a failli basculer. C’est un échec… Je veux le garder en mémoire pour ne pas avoir à le revivre. »

Alpha, 36 ans, Police-Secours, délégué régional du syndicat Alliance

[En intervention, pris à la gorge par un individu qui le menace avec un tesson de bouteille, il tire et le tue.]

« Là je reçois une très grosse fatigue. On est complètement abasourdi. »

« On passe du statut d’agent de l’État qui doit être respecté au voyou lambda. Psychologiquement, c’est assez troublant. »

« Moralement, est-ce que j’avais le droit de le faire ? C’est une question pour laquelle je n’ai pas de réponse. »

Journaliste de 28 ans, Claire Tesson a travaillé pour plusieurs magazines d’information (Envoyé spécial, Capital, Zone interdite…). En 2015, elle intègre la rédaction de l’émission Cellule de crise et réalise notamment les numéros consacrés aux attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hypercacher, puis celui consacré à la traque de Salah Abdeslam. Ses rencontres avec des policiers du terrain, des forces d’intervention et du renseignement lui ont donné l’envie d’aborder avec eux cette thématique de la violence dans leur quotidien.

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