Temps fort semaine 41

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La Case du siècle

Che Guevara, naissance d’un mythe

  • Documentaire

  • Dimanche 8 octobre 2017 à 22.40

CHE GUEVARA NAISSANCE D'UN MYTHE

À la veille du 50e anniversaire de sa mort, le Che demeure une figure mythique de la révolution. Cinéphile, écrivain, photographe, Ernesto Guevara n’a eu de cesse de construire le mythe qui lui survivra. En mêlant témoignages et documents inédits, ce film entreprend un véritable travail de dé/reconstruction de l’image du guérillero héroïque et retrace l’histoire d’un homme pris au piège de sa légende.

Le Che a 29 ans, en 1957, lorsqu’il s’exprime pour la première fois devant la caméra d’un journaliste qui réalise un reportage dans la sierra Maestra. Il critique durement les médias. Celui qui a compris l’importance d’« informer et impliquer le peuple », explique le journaliste et biographe Jon Lee Anderson, et de ne « pas rester refermé sur soi-même », crée en 1958 « son propre organe de presse : Radio Rebelde ». Pour l’historien Salim Lamrani, « cela a été peut-être le premier réseau social de l’histoire ». Fidel Castro y lance son appel à la grève générale le 1er janvier 1959. Le 8 janvier, les troupes révolutionnaires entrent dans La Havane. Encore méconnu du peuple cubain dans les premiers mois du nouveau régime castriste, le Che fonde non seulement l’ICAIC (Institut cubain des arts et de l’industrie cinématographiques), mais également la nouvelle agence de presse cubaine, Prensa Latina, et la Televisión Revolución.

Première bataille médiatique contre l’Occident

« Il pensait que la révolution avait besoin d’avoir ses propres médias, rappelle Jon Lee Anderson, débarrassés des intérêts corporatistes, occidentaux et bourgeois. » Avec Fidel, « ils étaient très conscients que la télévision était le nouveau médium et qu’elle avait vraiment le pouvoir de changer les choses ». Le Che commence sa première bataille médiatique contre l’ennemi nord-américain. Nommé Procureur suprême des tribunaux révolutionnaires de la prison de la Cabaña, il ouvre les procès aux caméras, mais est rapidement montré du doigt par les médias occidentaux comme un tortionnaire, un bourreau… « Rien de tout ça n’est vrai », précise Jon Lee Anderson. Le Che répond par la publication des exactions sous le régime de Batista et la liste des condamnés à mort, artisans de la dictature qui a coûté la vie à 20 000 personnes. Après une tentative de grande opération médiatique pour couper court aux critiques, Fidel met fin aux procès. Ernesto Guevara est nommé président de la Banque nationale de Cuba. L’homme détonne par son style et tous les attributs qui l’immortaliseront — tenue militaire, béret noir, cigare à la bouche, cheveux tombants et barbe longue.

La photo mythique qui deviendra l’une des plus reproduites dans le monde a déjà été prise. Son auteur, le photographe Alberto Korda, a saisi ce moment le jour des funérailles des victimes de l’explosion d’un navire français dans le port de La Havane. À la tribune, tandis que Fidel prononce son discours, le Che entre dans le champ de l’objectif. « Il semble regarder l’Histoire elle-même, détaille Jon Lee Anderson. C’est l’image du révolutionnaire implacable, comme s’il voyait au-delà du présent. » Mais cette image où, selon l’historienne Janette Habel, « on voit la révolution et le romantisme révolutionnaire », ne sera publiée que plus tard.

Naissance d’un mythe

La propagande s’est déjà emparée de la figure charismatique du Che, repéré par les médias occidentaux comme le « cerveau » de la révolution. À l’Est et dans le tiers-monde, il devient une figure héroïque. Il est reçu dans les pays du bloc soviétique, en Chine, en Corée du Nord et en Algérie. Sa popularité grandit auprès de la population cubaine après sa nomination comme ministre de l’Industrie. La nécessité d’encourager le peuple à travailler malgré l’impitoyable embargo américain déclenche un vif débat économique. « Il était en faveur des stimulants moraux qui étaient à l’opposé des stimulants matériels, explique Jon Lee Anderson. Cela pouvait permettre de créer un nouvel homme socialiste et ainsi de relancer le processus révolutionnaire. » Le Che est toujours le premier à montrer l’exemple et ne ménage pas sa peine les fins de semaine en participant activement aux travaux volontaires de récolte de canne à sucre, de construction ou de tissage. Si Fidel met fin au débat en prônant les stimulants matériels, le Che en sort vainqueur sur le plan médiatique.

Une nouvelle époque commence pour lui à la fin de 1964, après son discours à l’ONU, où il est « à l’apogée de son autorité publique ». L’historien cubain Julio César Guanche évoque la transformation, alors, du Che, « non seulement en grand dirigeant de la révolution, mais aussi en un leader global ». Il entreprend un grand voyage pour apporter le soutien de Cuba à tous les pays d’Amérique latine, d’Asie du Sud-Est ou d’Afrique sur le chemin de la révolution socialiste. L’Algérie nouvellement indépendante verra sa dernière apparition publique. À partir de ce moment, il disparaît et le mystère de son absence contribue à sa légende. Son image le met en danger… alors il change de visage, avec l’aide des services secrets cubains. La physionomie du négociant en vins uruguayen Ramón Benítez Fernández est bien éloignée de celle du Che, adulée dans le monde entier.

Lorsque, le 9 octobre 1967, il est exécuté par les forces de police boliviennes, son corps est exposé aux photographes pour mettre fin à l’image du héros, mais le Che, qui a retrouvé son aspect naturel au cours des derniers mois de guérilla, incarne déjà, pour certains, une figure christique. Le mythe est en marche…

Anne-Laure Fournier