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Élection présidentielle russe 2018

Un continent derrière Poutine ?

  • Documentaire

  • Dimanche 18 mars 2018 à 17.05

UN CONTINENT DERRIÈRE POUTINE ?

Le 18 mars, les Russes s’apprêtent à élire pour la quatrième fois Vladimir Poutine. Qui sont-ils ? Quelles sont leurs motivations ? Soutiennent-ils aveuglément leur leader ? La grand reporter et spécialiste de la Russie Anne Nivat part à leur rencontre sur 10 000 kilomètres, de Vladivostok à Saint-Pétersbourg, et laisse s’exprimer une parole rare en Occident.

Ils sont entrepreneurs, enseignants, artistes, médecins ou popes. De tous âges, ces Russes vivent en couple, avec leurs enfants ou la famille élargie, de l’est à l’ouest de leur immense pays. À Vladivostok, Irkoutsk, Khabarovsk, Birobidjan ou Saint-Pétersbourg – petites et grandes villes méconnues des Français –, ils racontent à Anne Nivat leur quotidien sous Poutine. Ces points de vue variés, rarement entendus en Occident, dessinent une palette de réalités et la complexité de la vie quotidienne pour chacun. La journaliste a voulu en finir avec les clichés occidentaux sur ce peuple qu’elle connaît si bien. Elle se propose de raconter en quoi ce pays n’est pas tout à fait celui que l’on nous décrit, et pourquoi voter Poutine n’est pas, dans la tête des Russes, forcément élire un « dictateur ».

Sur les hauteurs de Vladivostok, Sacha, artiste peintre, et sa famille ne sont pas vraiment favorables à Poutine, mais redoutent le jour où le pouvoir basculera : ils en sont déjà très éloignés. À Khabarovsk, sur les rives du fleuve Amour, le directeur de la clinique périnatale évoque le problème du faible taux de natalité, qui a permis la légalisation des mères porteuses. Son homophobie clairement exprimée et sa position très ferme contre l’Ukraine incarnent des opinions largement répandues en Russie. Dimitri, le photographe, très clairement opposé au leader russe, a dû renoncer à ses rêves d’exil pour des raisons économiques.

Un road-movie de 10 000 kilomètres

À Birobidjan, le pope Sacha se souvient des années 1990 : « On vit nettement mieux aujourd’hui. » Ludmila a connu avec son mari Serguei l’abondance, puis tout s’est effondré avec la crise économique. Aujourd’hui, elle donne des cours particuliers de français. « Les gens recherchent la stabilité qu’ils ont perdue pendant la perestroïka. » Serguei n’est pas dupe : « Le peuple croit en Poutine et fait retomber tous les problèmes sur le dos de ses députés et les gouverneurs. »

Tatiana, fonctionnaire à l’Institut pédagogique de la ville, ou Dimitri, le jeune entrepreneur à Irkoutsk, sont reconnaissants à Poutine de leur avoir apporté la stabilité et la possibilité de s’enrichir : « Poutine nous a tout donné… » Près du lac Baïkal, Olga et Anatoli élèvent modestement leurs dix enfants, car aucune aide ne leur est donnée par l’État. Mais, pour eux, le plus important, c’est de « vivre en paix »… À Petrouchovo, où Anne Nivat séjourne régulièrement depuis des années, Liouba la retraitée vit modestement avec ses 114 euros de retraite, mais se réjouit de pouvoir désormais dormir sur ses deux oreilles : « Avant, cette sérénité-là n’existait pas. »

À Saint-Pétersbourg, la ville natale de Vladimir Poutine, la journaliste a rencontré le seul couple d’homosexuels qui a accepté d’être filmé. Ils vivent dans le secret et racontent les souffrances de leur communauté, discriminée par une grande partie de la population : « Il y a une énorme différence entre la réalité et la théorie. »

Le 18 mars, la réélection de Poutine devrait être une formalité. Pourtant, beaucoup d’interlocuteurs d’Anne Nivat n’iront pas voter car ils jugent qu’ils ne sont pas représentés…

Entretien avec Anne Nivat

Qu’avez-vous souhaité montrer dans ce film ?

Sur la route de PetrouchovoAnne Nivat : Mon idée était de traverser le pays d’est en ouest à la rencontre des Russes. J’aime déconstruire les stéréotypes et les idées reçues. Comme ce que l’on connaît le plus en Occident, c’est la Russie occidentale, et plutôt Moscou, j’ai d’abord souhaité montrer une autre Russie. Celle, sous son aspect continent, qui va jusqu’au bout de l’Asie. J’ai donc commencé par Vladivostok, une ville somptueuse, avec sa baie magnifique. Le deuxième stéréotype, c’est Vladimir Poutine. Ce n’est pas un film sur celui qui dirige le pays depuis dix-sept ans. Je voulais que mes interlocuteurs me racontent quel a été l’impact, positif et négatif, de son système politique sur leur vie et faire tomber ce cliché qui consiste à dire que les Russes vont tous voter de façon aveugle pour Poutine. Je les aime et je les connais depuis vingt ans. J’ai donc tenté de les montrer sous un angle inhabituel et plus proches de nous.

Selon vous, qu’est-ce qui les rassemble, d’est en ouest, autour de l’homme fort du pays ?

A. N. : Le pouvoir de Poutine s’est renforcé au fil des années. Que ça leur plaise ou non, ils ont dû faire avec ! Quels que soient leur âge ou leur catégorie socioprofessionnelle, ils se sont tous adaptés à cette nouvelle Russie post-soviétique. Le mot clé de tout le film est stabilité. Chacun le dit à sa façon. Ceux qui ont peur que ça tourne mal vont voter pour Poutine. Ils souhaitent surtout qu’il n’y ait pas de guerre, et ne plus revivre le chaos des années 1990 : les Occidentaux ne se sont pas rendu compte à quel point ils ont souffert alors. Ils ont une grande hantise du jour où il n’y aura plus Poutine.

Il y a aussi des points de vue différents : ceux qui n’iront pas voter car pour eux les jeux sont déjà faits ou parce qu’il n’y pas d’autre alternative ; ceux qui voteront pour conserver leur niveau de vie ; ou encore les vrais – ou faux – patriotes qui véhiculent le discours de propagande… Avez-vous senti que parfois la parole était retenue ?

A. N. : À aucun moment ! Mais je le dois à la proximité que j’ai avec chacun d’eux, car je maîtrise leur langue. J’ai vécu chez eux pendant dix ans et je les connais. Cela les a tous mis en confiance, même si beaucoup sont aussi très pudiques. Je fais toujours la même chose dans mes reportages et mes livres : montrer que tout est plus complexe qu’il n’y paraît et que la complexité humaine nous enrichit.

« Nous, on est russes, on peut survivre à tout », vous dit une retraitée qui tient un petit commerce sur le bord de la route…

Vendeuse ambulante sur la route de PetrouchovoA. N. : Elle résume ainsi par cette phrase ce que j’ai entendu maintes et maintes fois en Russie. Beaucoup de mes interlocuteurs le prouvent par leur débrouillardise. Comme ce couple à Birobidjan qui a subi la crise de plein fouet et survit aujourd’hui grâce aux cours de français donnés par la femme. Ou le couple d’homosexuels à Saint-Pétersbourg, la ville de Vladimir Poutine, qui a bien voulu témoigner de son quotidien difficile. Ou encore cette famille nombreuse qui ne peut pas compter sur les subventions de l’État ; la politique lui importe peu. Il y en a beaucoup comme ça en Russie. J’aimerais aussi que le public se rende compte de la différence de niveau de vie avec nos pays occidentaux. Et pourtant il a augmenté ces dernières années !

Qu’incarne véritablement Vladimir Poutine pour les Russes : un homme fort sur la scène internationale, le défenseur des valeurs traditionnelles de la Russie contre les valeurs occidentales, le garant d’une certaine stabilité politique et de la paix ?

A. N. : Tout cela en même temps ! Et aussi une certaine fierté, qu’ils avaient perdue lors de l’immense humiliation subie avec la fin de l’URSS. Les premières années, Boris Eltsine, qui apparaissait souvent titubant à la sortie des sommets internationaux, leur faisait honte. Mais comme le dit dans mon film Tatiana, la fonctionnaire de l’Institut pédagogique, on lui pardonne tout aujourd’hui, car c’est lui qui leur a trouvé Poutine ! Poutine est profondément russe, il est la quintessence même de l’âme russe et de tous ses paradoxes. C’est la bonne personne arrivée au bon moment ! Il sera, avec certitude, réélu le 18 mars au premier tour, même si le taux de participation sera moins élevé qu’aux précédentes élections. À mon avis, ce sera le mandat de trop. Car je sens une montée sourde de la rébellion du côté des plus jeunes, ceux qui sont nés sous Poutine... Mais je pense qu’il nommera son successeur avant de partir, justement pour rassurer son peuple sur la continuité.

Propos recueillis par Anne-Laure Fournier

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EN SAVOIR PLUS SUR ANNE NIVAT

Livre Anne NivatJournaliste et grand reporter indépendante, Anne Nivat a vécu dix ans en Russie. Elle a couvert des reportages, parfois clandestinement, en Tchétchénie, en Afghanistan, en Irak, et a reçu le prix Albert-Londres de la presse écrite en 2000 pour Chienne de guerre : une femme reporter en Tchétchénie (Fayard). Elle est l’auteure du livre d’enquêtes Dans quelle France on vit, publié en 2017. Le 15 mars, Un continent derrière Poutine ? paraît aux éditions du Seuil. Sa volonté : montrer la « petite réalité » dans la « grande », interroger la société sur son quotidien, ses espoirs, ses angoisses et sa place dans le concert des nations.