Temps fort semaine 51

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Le Monde en face

Le Champ des possibles

  • Documentaire

  • Mercredi 20 décembre 2017 à 20.50

LE CHAMP DES POSSIBLES

Ils sont les nouveaux paysans. Certains ont changé radicalement de vie pour revenir à la terre, d’autres ont renoncé à leurs pratiques traditionnelles pour produire différemment. Qui sont-ils et pourquoi ont-ils fait ce choix ? Ce film montre comment, à leur façon, ils révolutionnent et réinventent le monde de l’agriculture.

Un agriculteur sur deux vit avec moins de 350 euros par mois, et le taux de suicide dans cette catégorie professionnelle est de 20 % supérieur à celui du reste de la population. Pourtant, ils sont quelques-uns à avoir décidé un jour de tout abandonner pour devenir paysans. Beaucoup étaient cadres à Paris et gagnaient très bien leur vie. Le retour à la terre s’est imposé comme une nécessité et la possibilité de réaliser un rêve. « L’idée de pouvoir nourrir les autres est quelque chose de magnifique », s’émerveille Pierre, ancien pilote de ligne. Dans le bocage normand, il construit sa propre ferme sur trois hectares de prairie et se forme au métier d’agriculteur. « Je ne voulais pas seulement arrêter d’abîmer la planète, je voulais en plus faire quelque chose pour la rendre plus belle. »

Il a pris cette décision en famille, bien conscient que ses journées de travail de dix à douze heures ne lui permettront pas de gagner plus de 1 200 euros par mois. Dans une ferme-école biologique en Sologne, il suit des études de maraîchage en compagnie d’autres aspirants agriculteurs, de milieux, d’âges et d’horizons différents, dont beaucoup sont d’anciens cadres, comme lui et la formatrice. « On a une vraie dynamique, on veut changer la société et le monde. »

Une coopération avec la nature

Au milieu des champs de culture intensive, la Ferme de la mare des Rufaux, dans l’Eure, est un éden vert où poussent légumes et fruits. « Je me suis échappée de ma prison personnelle pour venir créer mon paradis à moi », raconte Linda. Avec 15 000 euros et un RSA pour deux, elle et son compagnon ont fui Paris et fait le pari de l’agro-foresterie pour redonner vie à ce coin de terre. « Cette coopération avec la nature porte de magnifiques fruits… une petite oasis qui nous demande beaucoup, mais nous ressource énormément. » En stage chez eux, cet ancien reporter de guerre qui suit une formation d’agriculture classique s’étonne de l’écart avec ce qu’on lui apprend à l’école : « Ici, on se rend compte qu’avec du bon sens, de la récup et peu d’investissement, c’est carrément rentable. »

Dans le pays de Caux, Olivier, lui, a cultivé ses trois cents hectares de céréales pendant vingt-cinq ans en utilisant pesticides et fongicides. Il y a quatre ans, la chute de ses rendements l’a poussé à prendre conscience que ses champs étaient devenus stériles. « On a accepté de se remettre en question et on considère notre sol sous un autre angle : on est content si on voit que le nombre de vers de terre a augmenté d’une année sur l’autre. » Abandonnant le labour millénaire désormais pointé du doigt par la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture), il laisse la nature reprendre ses droits et constate l’amélioration de son sol et de ses plantes, tout en faisant des économies. « C’est quand même fou de découvrir à 45 ans qu’à rien faire, j’aurais fait mieux ! »

Changement de fonctionnement

À Poligny, Valentin, jeune haut fonctionnaire, a choisi de revenir dans le Jura pour s’occuper du domaine viticole familial, mais à sa façon : avec un désherbage bio et mécanique. « Même moi qui suis assez sceptique, j’ai constaté que ça change le fonctionnement de la vigne », se réjouit son père. Valentin est « assez optimiste pour l’avenir ». Pourtant, il vient d’être confronté à sa vulnérabilité, car le gel a détruit une grande partie de la vigne : « On perd 60 à 70 % de revenus cette année ! »

Pour Frédéric, laitier dans la Sarthe, le changement s’est fait dans la douleur. Surendetté, il a frôlé le pire et a dû repenser son système de production, fondé sur le maïs. Aujourd’hui, ses vaches se nourrissent exclusivement d’herbe et il a retrouvé son autonomie financière, grâce au conseil de l’association Civam. Il a aussi pu bénéficier du soutien de Solidarité Paysans, qui lutte contre la détresse des agriculteurs. « On se privait de cette nature splendide… J’avais perdu goût à mon travail… j’ai eu beaucoup de mal à aller demander de l’aide… Le métier que je fais maintenant me plaît et je suis fier de le faire. Je protège ma planète à ma façon. »

Anne-Laure Fournier