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L'Angle éco

Économie, une affaire des sexes

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  • Jeudi 1er mars 2018 à 20.55

FRANÇOIS LENGLET

Avec la montée en puissance des femmes dans l'économie, le monde du travail, dominé jusque-là par les hommes, connaît un bouleversement historique, bien que de nombreuses inégalités demeurent. À l’heure des mouvements contre le harcèlement sexuel, François Lenglet consacre une soirée entière (émission suivie d’un débat) à la guerre des sexes. Explications de Gilles Delbos, corédacteur en chef de L’Angle éco.

Comment est née l’idée de consacrer une émission à ce thème ?
Avec l’émergence récente de toutes les tensions entre hommes et femmes – à travers notamment le mouvement  « Balance ton porc » –, on s’est dit que c’était le moment de se poser la question. Car si ce phénomène existe, avec un tel écho, c’est aussi parce que le monde du travail, dominé pendant des décennies par les hommes, est bouleversé. Tout ce qui était alors « tolérable » dans un univers masculin ne l’est plus aujourd’hui. Cette prise de conscience est en réalité le révélateur de changements économiques beaucoup plus profonds…

Quels sont-ils ?
Les femmes sont montées en puissance – en nombre, en responsabilités – dans l’économie. Hommes et femmes ne sont plus seulement complémentaires, ils entrent de plus en plus en compétition, avec des manières de travailler, des qualités et des défauts différents. Une nouvelle économie est en train de s’écrire.

Et cette nouvelle économie est le fruit d’une longue histoire…
Effectivement. Nous allons d’ailleurs raconter cette évolution « du fourneau au boulot ». Du XIXe siècle, où hommes et femmes travaillent ensemble dans les champs, en passant par la révolution industrielle, où une division des tâches se met en place ; de 1914, où les femmes font tourner l’économie en remplaçant les hommes dans les usines, à 1945, où elles obtiennent enfin le droit de vote ; de 1965, où elles ont le droit d’ouvrir un compte en banque et de travailler sans l’autorisation de leurs maris, à 2016, où, pour la première fois, une femme devient PDG d’une entreprise du CAC 40. 2016… Il y a deux ans seulement !

Les femmes sont là mais, pour autant, il reste toujours des inégalités. À poste égal, un écart de 9 % de salaire continue d'exister. Comment l’expliquer ?
L’un des facteurs essentiels est le résultat de choix rationnels faits dans le couple au moment de la naissance de l’enfant. Combien tu gagnes, combien je gagne… Résultat : une femme sur trois est à temps partiel, contre seulement un homme sur huit. Dans l’émission, nous dresserons ainsi le portrait de deux familles. Dans l’une, la mère a cessé son activité après la naissance du troisième enfant ; dans la seconde, le papa, qui a le plus petit salaire, s’occupe des enfants à la maison, avec le regard extérieur qui prouve que ce choix n’est pas encore inscrit dans les mentalités. Cette question m’interpelle tout particulièrement puisque j’ai moi-même arrêté de travailler pendant trois ans pour suivre ma femme en expatriation.
 

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La maternité est donc toujours un frein à la carrière…
Nous dressons le portait d’une femme de 35 ans qui a congelé ses ovocytes en Espagne pour ne pas avoir à faire ce choix trop tôt justement. La preuve qu’il s’agit d’une question suffisamment importante pour que des femmes en arrivent aujourd’hui à ce genre de décisions. Nous avons également rencontré une polytechnicienne, cadre de direction, qui, après six ans de congé parental, s’est retrouvée dans un placard, toute seule, sans équipe à manager et avec un salaire inférieur à celui de ses collègues. Elle a attaqué en première instance, en appel et en cassation et elle a tout gagné. Elle qui avait, au départ, un salaire supérieur à son mari explique que chaque naissance est venue creuser la différence des revenus du couple.

Certains stéréotypes ont la vie dure…
Nous verrons que la publicité a toujours joué sur la division sexuelle pour créer de la richesse (c’est le principe du rasoir bleu pour les hommes et rose pour les femmes) et que la fameuse « ménagère de moins de cinquante ans » a longtemps représenté l’alpha et l’omega de la consommation. Ces tendances évoluent aujourd’hui.

L’inégalité n’est donc pas seulement une histoire d’entreprise…
Il existe des mécanismes plus pernicieux qui amènent « naturellement » les femmes à privilégier la vie de famille à leur vie professionnelle. À ce propos, François Lenglet part à la rencontre de la dessinatrice Emma dont la BD, Un autre regard, a fait beaucoup parler cet été en relançant le débat sur la charge mentale. Cette jeune femme, ingénieur informaticienne, a un regard très aiguisé sur la femme au travail, sur ce qu’on lui demande par rapport à l’homme, et milite pour que ces différences s’effacent. Elle a aussi un discours très intéressant sur le combat féministe : les femmes se sont battues pour l’égalité des droits (la maîtrise du corps, la contraception, l’avortement), mais ont peut-être oublié, finalement, de s’intéresser aux femmes qui voulaient être mères. Il faudrait dorénavant se saisir de la question de l’égalité dans la parentalité. Le gouvernement planche d’ailleurs sur l’allongement du congé paternité.

Peut-on s’inspirer d’autres modèles à l’étranger ?
La Norvège a une longueur d’avance : un congé parental d’une durée d’un an environ (dix semaines pour la mère, dix pour le père, le reste à partager de façon flexible entre les deux parents), un quota de 40 % de femmes dans les conseils d’administration (s’il n’est pas respecté, l’entreprise est dissoute), un quota d’hommes dans les métiers considérés comme féminins (comme les crèches). Toutes ces mesures contribuent à casser les stéréotypes. François Lenglet s’est ainsi rendu chez les « Traffic Girls », ces femmes qui assurent l’installation de panneaux signalétiques sur les routes et le réseau ferroviaire. Un « métier d’homme » qui n’est pas considéré comme tel là-bas.

Et qu’en est-il de la place des femmes aux États-Unis ?
Nous y consacrons un reportage, en interviewant Christine Lagarde, directrice du FMI, très en pointe sur ces questions de l’inclusion des femmes dans l’économie. L’Amérique vit une véritable guerre des sexes : il y a un désarroi masculin dans une société qui s’est féminisée. L’économiste d’Harvard, Nicholas Eberstadt, auteur de Men Without Work, raconte comment la crise de 2008 a frappé massivement les hommes alors que les femmes continuaient de progresser dans l’économie et dans la hiérarchie. Cette montée en puissance de la femme et, par là-même, des tensions entre les sexes serait l’un des facteurs explicatifs de l’élection de Trump.

L’émission sera diffusée en prime et suivie d’un débat…
L’idée est d’avoir des grands témoins fil rouge tout au long du débat. De les faire réagir sur des cas concrets, selon les différentes thématiques abordées. L’objectif est de proposer des solutions concrètes aux problématiques d’inégalités salariales mais aussi au désarroi des femmes et des hommes. Il faut s’y faire : nous sommes au seuil d’un nouveau modèle, l’économie pour les mecs et par les mecs n’existe plus. Il faut apprendre à travailler différemment, avec de nouvelles règles. Car, par exemple, dans les pays où les femmes ont des postes à responsabilités, le travail s’arrête à 17h30-18h. Et ces questions de management vont se poser en France. C’est souvent au cœur des couples, des familles que se prennent ces décisions, rationnelles, qui modèlent l’économie et la façon dont fonctionne, mal ou bien, une entreprise. Entre l’émission et le débat, on veut que ce soit une belle soirée, avec une approche nouvelle sur ces questions, passionnantes.

 

Propos recueillis par Celine Boidin-Lounis