Temps fort

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Les petits meurtres d’Agatha Christie

Le Crime de Noël

  • Fiction

  • Inédit

  • Vendredi 22 décembre 2017 à 20.55

Crime de Noël

Le Père Noël est assassiné d’une balle en plein cœur. Le seul témoin, un enfant, disparaît. Tandis que Marlène massacre Mon beau sapin, Avril devient maîtresse d’école dans le sinistre orphelinat de son enfance et Laurence... fait la nounou pour une adorable petite poison ! Thierry Debroux signe le scénario original de cet épisode spécial de Noël « façon Agatha Christie ».

Un épisode des Petits Meurtres d’Agatha Christie qui n’est pas une adaptation d’une enquête écrite par Agatha Christie, c’est une première dans la série !
Plus que cela. Lorsque je me suis rendu sur le tournage du Crime de Noël, j’ai pu bavarder avec le petit-fils d’Agatha Christie qui avait fait, lui aussi, le voyage. Il m’a confié que c’était une première mondiale ! C’est la première fois que les ayants droit autorisent un auteur à écrire une enquête « à la manière d’Agatha Christie ». Vous imaginez que je suis très fier de ce privilège et de cet honneur. Cela étant, nous avons toujours joui d’une grande liberté dans Les Petits Meurtres. La confiance que nous font les ayants droit nous a permis d’inventer de toutes pièces nos trois personnages principaux et, dans un épisode récent comme L’Homme au complet marron, je dois bien dire que, hormis quelques détails, j’ai imaginé l’essentiel.

Comment avez-vous procédé pour cet épisode, sans base écrite ?
Ce qui a été déclencheur, ce sont les lieux, l’ambiance, les situations et des éléments très concrets. La proposition d’écrire et de réaliser un épisode de Noël est venue de Fanny Rondeau [directrice de la fiction à France 2] et elle était claire : une histoire policière qui serait aussi un conte de Noël dans la tradition du genre. Les pièces se sont enchaînées d’elle-mêmes : qui dit Noël dit Père Noël ; qui dit conte dit enfants, d’où orphelinat... avec évidemment une directrice très méchante, etc. Et tout naturellement ces éléments convenaient à merveille à nos personnages. L’un des plus grands plaisirs d’un scénariste, c’est de mettre ses personnages en difficulté. Quoi de plus drôle que d’imaginer une adorable petite peste qui exige de Laurence – lui toujours si raide et coincé, lui qui déteste les enfants – qu’il lui chante Une souris verte ou qu’il fasse le cheval à quatre pattes ? Sans parler de la fin que je ne dévoilerai pas... C’était également parfait pour Avril, dont on connaît le passé : cet orphelinat allait être justement celui où elle a vécu son enfance. Et enfin pour Marlène : l’irruption de cette petite fille, sur laquelle elle veille avec Laurence, révèle son manque affectif en créant un instant l’illusion de ce à quoi elle aspire : une famille, un enfant... Au fond, c’était autant de prétextes à créer des situations comiques ou émouvantes.

Sur cette base, il fallait encore une intrigue policière...
Vous savez, j’ai dévoré les romans d’Agatha Christie à partir de l’âge de 12 ans, je les ai lus et relus, j’en suis, je crois, à ma dixième adaptation. Je pense être très imprégné par cet univers, ses codes. Quand on regarde en détails, roman après roman, Agatha Christie utilise au fond trois ou quatre structures différentes, pas davantage. J’ai essayé de lui être fidèle, de penser un peu comme elle.

Vous avez vu l’épisode terminé. Qu’en pensez-vous ?
Ça va faire rire et pleurer dans les chaumières ! Moi-même, j’ai sorti les mouchoirs en papier devant certaines scènes. Pourtant, je les ai écrites et je les connais par cœur. Mais c’est tellement bien joué et réalisé que j’en ai eu les larmes aux yeux.

Pour autant, et comme on pouvait s’y attendre, on est assez loin de la mièvrerie...
Le danger d’un conte de Noël, c’est que ce soit plein de bons sentiments, qu’on se noie et s’englue dans le sucre ou le miel, et dans ce cas, ça ne tient pas la route, en tout cas pour moi. Nos personnages nous prémunissent contre cela. Vous pensez, il y avait déjà le côté acide de Laurence. Je lui ai ajouté la méchanceté drolatique d’une directrice d’orphelinat qui, de façon assez sincère, prétend préparer les enfants à la dureté de la société en les détournant de ce qu’elle prétend être des balivernes et des contes de fées. Rien de mieux, justement, qu’une émotion qui jaillit au moment où on ne s’y attend pas, au milieu d’une scène grinçante. Il y a un effet de contrepied. On passe d’une scène comique où Marlène chante comme une casserole à une autre, poignante, où une orpheline retrouve sa mère, et hop, on repart dans la vacherie, etc. Au fond, c’est le principe même de cette série. J’ai toujours pensé que le cynisme de Laurence servait et amplifiait l’émotion par un effet de proximité et de contraste.

Plusieurs scénaristes se relaient pour fournir les épisodes de la série. Est-ce un travail plutôt solitaire ? Y a-t-il des échanges entre vous ?
Nos échanges sont très pratiques : « Tiens, quel est le nom de ce personnage que tu avais inventé dans tel épisode ? », ce genre de détails concrets. Mais l’écriture est un travail solitaire où personne d’autre n’intervient. Ensuite, Sophie Revil, la productrice, est une lectrice très attentive et extrêmement exigeante, qui n’hésite pas, autant de fois qu’il lui semble nécessaire, à nous renvoyer à notre copie. Elle agit également comme une sorte de chef d’orchestre afin que les scénaristes ne se marchent pas sur les pieds. Par exemple, il arrive qu’on lui propose un univers ou un personnage et qu’elle réponde : « Malheureusement, Untel ou Unetelle travaille déjà sur quelque chose de très proche. » Et quand, tout à coup, un personnage naît, inventé par l’un d’entre nous, il est une sorte de proposition pour les autres. J’ai imaginé la mère de Laurence (interprétée par Françoise Fabian) dans l’épisode Témoin muet. On l’évoque désormais de temps en temps, le spectateur sait qu’elle existe. Elle a un visage. Et il n’est pas impossible de la faire revenir à l’occasion. Tout comme l’ancien mari d’Avril. Qui sait s’il ne refera pas surface ?

Mais vous avez tout de même une certaine responsabilité dans ce que sont les personnages principaux de la série, puisque vous en êtes l’un des créateurs...
C’est vrai. Avec Sylvie Simon et Sophie Revil. Les brainstormings ont été si nombreux : je me rappelle que le nom d’Alice Avril est sorti de mon imagination, pour le reste je ne sais plus qui a inventé quoi. Nous devions réagir vite – après avoir appris à brûle-pourpoint que les deux interprètes de la première saison désiraient arrêter la série –, rebondir, imaginer un nouvel univers, de nouveaux personnages.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de ces personnages au fil des épisodes ?
La plus notable est l’importance qu’a prise Marlène. Au début personnage secondaire, elle est très vite devenue indispensable, au point de former le troisième membre d’un trio. Pour le reste, les éléments de base sont restés, ils dont devenus une sorte de cahier des charges sur lequel veille jalousement Sophie. Laurence est un type assez raide, secret, dandy, misanthrope, un peu misogyne. Face à lui, deux femmes très contrastées : Avril est féministe, combative, rentre-dedans, plutôt populaire ; Marlène représente la femme objet, la femme fatale, la blonde un peu caricaturale que tout le monde adore. Mais ce qui est le plus grand plaisir de scénariste, c’est d’enrichir ces personnages très typés épisode après épisode. Au début, il s’agissait surtout d’exploiter le conflit permanent et explosif entre Laurence et Avril. Puis, cela est devenu je crois plus subtil. Nous sommes allés chercher les failles et les secrets de chacun – la mère de Laurence, le passé d’Avril, etc. –, nous avons mis à l’épreuve nos personnages, nous les avons déstabilisés, finalement nous leur avons injecté de l’humanité.

On a ainsi pu voir, au fil des enquêtes, que Laurence est capable de sensibilité, qu’il est très attaché à Avril et à Marlène ; qu’Avril a au fond de l’estime pour le commissaire ; que Marlène est un cœur d’or, etc. Pourtant, on a toujours autant de plaisir à les retrouver inchangés. C’est paradoxal.
Pas tant que cela. Il ne faut bien entendu rien émousser de cette acidité, de cette vacherie, de ces répliques qui font mouche et qui claquent, de ce conflit qui existe tout autant entre les personnages qu’à l’intérieur de chacun. C’est ce qui fait la dynamique de cette série. Le fait d’aller voir ce qui se cache derrière le masque des personnages n’empêche pas qu’ils gardent leur masque, leurs réflexes, leur naturel. On échappe à la psychologie parce qu’on cherche avant tout des situations. Fortes, dramatiques, drôles, émouvantes. Et, en effet, au gré des enquêtes, Laurence, Avril, Marlène sont déstabilisés, vacillent, penchent d’un côté ou de l’autre... et puis, ils reviennent immanquablement sur leur base, plus riches mais intacts. Et on peut recommencer.

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier