Entretien avec le réalisateur Tomasz Namerła

Polonais de naissance, Français par choix, dans ses films et photographies, Tomasz Namerła raconte des histoires qui dépassent nos frontières physiques mais aussi sociales et culturelles.

Curieux et enthousiaste, c’est un passionné de la création au sens large : film, photographie, théâtre, poésie, installations artistiques… 

Sensible à la question de l’inclusion, il confronte différentes générations et classes sociales entre elles pour créer un imaginaire commun grâce à des œuvres empruntées de son style, le mélange de la poésie avec des notes d’humour et de nostalgie.

Que signifie H6R3 ?

H6R3, c’est l’acronyme de Henry VI et Richard III. C’est aussi et surtout le nom de code de la tétralogie de Shakespeare pour Thomas Jolly et sa famille.

Une troupe au sein de laquelle j’ai eu l’occasion d’entrer avec ma caméra pendant près d’un an. La série va au-delà d’un Thomas Jolly médiatique et nous fait rencontrer plusieurs membres de sa famille, aussi bien celles du Centre Dramatique National Le Quai à Angers que celles qui ont fait partie de l’aventure de la compagnie de Thomas, la Piccola Familia (dont le nom n’a pas été choisi au hasard). C’est avec ces personnes-là qu’il peut rêver en grand et réaliser des projets aussi flamboyants que populaires.

À force d’observer les relations des uns et des autres, j’ai déjà eu l’occasion d’être tout aussi émerveillé que déstabilisé, car derrière une belle image médiatique se cachent des personnes “en chair et en os”, tout aussi inspirantes que pleines de contradictions. Bref, une équipe humaine. Mais une équipe qui milite pour le renouveau théâtral en France. 

Dans ma série, je prends donc le spectateur par la main pour qu’il puisse, en me suivant, entrer dans l’intimité d’une famille tout aussi audacieuse que fragile, généreuse et exigeante, pleine de talents et de dissonances.

En ayant tissé un lien privilégié avec cette équipe atypique, je raconte une histoire remplie à la fois d’émerveillements et de tensions. Je donne à voir qu’un geste artistique aussi fort ne peut se faire que dans un échange permanent, dans la complémentarité des désaccords et surtout, grâce à la confiance et à l’enthousiasme. Une création ne se construit pas par un artiste seul, comme souvent le star-système nous le fait croire. Chaque créateur, aussi talentueux qu’il soit, a besoin d’une famille.

À travers cette série, j’ai envie de questionner et de partager ce qu’il y a d’aussi désirable dans des aventures artistiques hors normes.

''C’est pas juste un spectacle, 
c’est 5 années de vie partagée.''

Thomas Jolly

Que raconte la série ?

En juin 2022, Thomas Jolly a réalisé le rêve de sa vie, achever sur scène l’histoire qui dure depuis 2008 : la tétralogie shakespearienne jouée en continuité - « Henry VI Richard III ». Une durée totale de… 24 heures non-stop.

Avec des entractes toutes les heures et demie. 
Et des lieux pour dormir, manger, boire.
Nombreux sont les adjectifs que les gens employaient pour parler de ce projet, avant qu’il ne se produise : inutile, insensé, cher, unique, ambitieux, excitant, historique.
En tout cas, que l’on vienne au théâtre toutes les semaines ou que l’on soit insensible à l’art, on ne peut pas rester indifférent à un événement d’une telle envergure, un tel exploit physique, administratif et artistique.
 

''Ce sont 52 personnes qui pendant 24 heures sont en train de vivre et de fabriquer, à vue, un spectacle. Avec leurs corps, leurs voix qui peinent. Et c’est unique !'' 
Thomas Jolly

 

Comment avez-vous pu filmer l'intimité de cette famille théâtrale ?

Thomas Jolly et ses équipes

O.H.N.K

En fréquentant la troupe de Thomas Jolly pendant près d’une année, j’ai eu l’occasion de devenir un membre de leur famille par adoption, à la fois un peu lointain et proche. C’est une sensation particulière que de les rejoindre le temps d’un projet documentaire car leurs relations sont régies par des années d’aventures puissantes et intimes.

Je souhaite partager avec les spectateurs cette expérience particulière en (ra)contant ce que j’ai pu voir, ressentir, analyser. Ma voix de narrateur est un personnage de la série. Particulière en raison de mon accent fabriqué en Pologne, elle est espiègle, remplie de curiosité profane, de (auto)dérision et de poésie. Elle permet aussi de contextualiser certains moments, certaines relations, en apportant des éléments qui ont lieu bien avant que ma caméra n’entre au Quai. Elle donne à entendre certaines tensions, certaines joies qui passent parfois invisibles. Elle permet d’entrer plus facilement en interaction avec certains personnages, comme le fait Agnès Varda dans Les Glaneurs et la Glaneuse. Car en effet, j’interviewe les personnages alors qu’ils sont en train de travailler, de marcher, de répéter, bref, lorsqu’ils sont en action.

Cette proximité et la confiance qu’ils m’accordent, m’ont été possibles grâce à une équipe de tournage réduite. J’étais en charge de la caméra, accompagné d’un ingénieur du son. La légèreté du dispositif m’a permis de réaliser un documentaire intime qui capte des moments spontanés. Intégrant ma présence à leur aventure, le metteur en scène et la troupe se sont révélés à l’image. Lors de la représentation de 24 heures, il m’a fallu documenter un nouveau membre de famille tant attendu - le public. Pour cela, une deuxième équipe de tournage s’est faufilé parmi les spectatrices et spectateurs pour être au plus près de leur vécu. 

Pour permettre cette spontanéité et pouvoir montrer les doutes des uns, les émerveillements des autres, les coups de colère, j’ai étalé le tournage dans le temps, en suivant la troupe pendant plusieurs mois afin de documenter toutes les étapes de l’évolution du projet de la tétralogie. Non seulement les dernières répétitions mais aussi des moments lors qu’il fallait rouvrir toutes les malles, pour la première fois depuis 7 ans. D’abord à raison d’une ou de deux semaines par mois, en avril 2022 j’ai emménagé à Angers pour trois mois afin d’être au plus près de ce projet gigantesque. J’ai aussi gardé un contact en dehors des moments de tournage, pour continuer à nourrir cette relation de confiance. J’ai ainsi mis la proximité et l’immersion intime au sein de cette famille artistique, au service du documentaire.
Néanmoins, le travail d’auteur documentaire exige à la fois une certaine passion pour nos sujets mais aussi une prise de recul. C’est pourquoi, plusieurs fois par mois, j'échangeais avec la cheffe monteuse de la série, Cécile Pradère. Le scénario ayant rencontré la réalité, il nous fallait commencer, en parallèle du tournage, à discuter, débattre, réfléchir et construire une trame dramaturgique du montage. 

''Des êtres humains ont fait ça ensemble !
Je trouve ça déjà miraculeux''

Thomas Jolly

Pourquoi avoir choisi ce format sériel ?

H6R3 se décline en 6 épisodes de 26 minutes. Ce format est à la fois accessible par sa durée et le rythme et permet en même temps de bien développer la dramaturgie de chacun des épisodes.

Adapté tout autant à la plateforme France.tv qu’à l’antenne de France 3 Pays de la Loire, la série peut toucher dans un premier temps les deux publics qui fréquentent le plus les pièces de Thomas Jolly : 20 - 30 ans et plus de 60 ans, avant de toucher un public plus large, un public curieux, un public amoureux de la culture.

La série est construite autour de trois temps : 
-    les 9 mois qui précèdent le spectacle durant lesquels les différentes équipes se sont replongés dans le projet, ont rouvert les cartons, les dossiers, les malles avec les costumes pour la premières fois depuis des années,
-    les 8 semaines avant le spectacle lorsque tout le monde s’est jeté à corps perdu dans les répétitions 
-    et enfin, le spectacle de  24 heures.

Comme dans une fiction, la structure des épisodes est récurrente et fait appel à des mécaniques de série de fiction : flashforward, cliffhangers, évolution des personnages…

Ce format sériel m’a permis de mieux raconter l’évolution de l’histoire, les rebondissements mais surtout, de me consacrer davantage à celles et ceux qui sont proches de Thomas Jolly. En effet, une série documentaire peut faire tomber l’image que nous avons d’un Jolly médiatique fréquentant des plateaux des émissions comme On n’est pas couchés ou Quotidien où, forcément, il vient tout seul. Comme il le dit souvent, il n’aurait pas pu envisager une telle aventure sans cette compagnie qu’il a fondée à la sortie d’école avec ses camarades les plus proches. La place que cela donne au metteur en scène - au milieu des comédiens et non pas au-dessus - est la base de son fonctionnement et lui permet de se protéger « de tous les -ismes, tels que les égoïsmes, les narcissismes, etc », comme il me l’a confié lors de nos premiers échanges. Néanmoins, c’est lui qui a 1000 idées à la minute, c’est lui que les médias demandent, c’est lui que la familia a porté sur le devant de la scène. La série nous permet de mieux apercevoir ces relations qui, comme dans toute famille, ne sont pas toujours simples. Comme dans Pina de Wim Wenders mais aussi Paris is burning de Jennie Livingston, j’ai eu la volonté  de montrer la richesse et la complexité des personnes qui composent la troupe du Quai. La troupe non seulement artistique mais aussi administrative. Tout au long de la série, j’interview les personnages qui me paraissent les plus proches et indispensables à cette famille lors de courts échanges autour de leur vision du théâtre et de H6R3. 
 

Comment avez-vous retranscrit la pression du temps que subissait les équipes ?

Pendant le tournage, la confiance des équipes m’a permis d’obtenir une image proche de leurs corps, de leurs visages. Ainsi, elle est au plus près d’émotions que ressentent celles et ceux qui doivent faire un projet impossible à monter. 

Ma présence se ressent également à travers des images filmées avec une caméra épaule. C’est un moyen de raconter une histoire imparfaite, humaine, organique, riche en rebondissements et tensions, tout le contraire d’une image posée, sur pied. C’est aussi, pour moi, la quintessence du spectacle vivant.

Le montage de ces images se doit donc d’être très rythmé. La cheffe monteuse, Cécile Pradère, a très bien saisi non seulement l’intention de la série mais aussi ma manière de filmer. Son expérience en films de fiction m’a aidé à avoir une dramaturgie forte ce qui, je l’espère, gardera en haleine les spectateurs pendant les six épisodes. La matière récoltée raisonne très bien avec sa façon de travailler et nous permet de saisir une histoire forte en tensions grâce à un montage riche en points de coupe. Un décompte graphique rythme également le temps qui passe. 

Une musique originale improvisée à l’image par le batteur Benoît Travers que je dirigeais pendant nos enregistrements à Trempo à Nantes, soutient la pression que subissaient les équipes. Avec l’ingénieur de son Sébastien Condolo, ils ont réussi à trouver des sons organiques qui nous emportent tout au long de l’histoire. La musique évolue également au fil des épisodes - d’abord très agréable, entraînante, elle devient de plus en plus oppressante, tel un tic tac d’une montre. 

Enfin, l’étalonnage colorimétrique travaillé tout en finesse par Samuel Robin, a permis d’obtenir une image chaleureuse, avec un léger grain, tel un film réalisé en pellicule, tel un souvenir que nous gardons au fond d’un album photo. Cela rajoute un niveau de lecture supplémentaire et correspond parfaitement au choix des optiques, une série vintage, imparfaite, avec quelques aberrations chromatiques que nous ne pouvons pas contrôler à 100% comme la représentation d’un spectacle.