Temps fort Semaine 07

La Case du siècle

L’Ethnologie du IIIe Reich

  • Documentaire

  • Dimanche 12 février 2017 à 22.35

ETHNOLOGIE DU IIIème REICH

Avec « L’Ethnologie du IIIe Reich », documentaire signé Daniel Vigne et Jean-Louis Georget, « La Case du siècle » met en lumière la supercherie scientifique qui a nourri l’idéologie nazie. Théories racistes, arrangements historiques et folie des grandeurs, la propagande du IIIe Reich ne reculait devant rien pour justifier l’injustifiable…

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne, battue sur tous les fronts, doit renoncer à ses colonies. Les ethnologues allemands perdent ainsi l’opportunité de poursuivre leurs études des populations dites « non européennes ». Ils vont alors se concentrer sur ce qu’ils appellent la Volkskunde, c’est-à-dire l’étude du peuple allemand. De 1933 à 1945, sous la direction de Gustav Bebermeyer, l’université de Tübingen devient un haut lieu de l’ethnologie du IIIe Reich. Les chaires de la faculté sont occupées pour la plupart par des chercheurs nazis. En étayant leur point de vue raciste sur la supériorité d’une race germanique fantasmée, ils posent les jalons pseudo-scientifiques qui justifieront par la suite la solution finale. De ce point de départ, le film de Daniel Vigne cherche à comprendre sur quoi reposait cette pseudo-ethnologie.

Une ethnologie d’opportunistes

Parmi les étudiants de Bebermeyer, le jeune Hermann Bausinger est frappé par l’opportunisme de ses professeurs de l’époque. Aujourd’hui, il se rappelle : « Il n’était pas vraiment un très grand professeur, mais il a saisi l’opportunité et a fait régner la discipline à sa manière au sein de l’université. » Bausinger remplacera Bebermeyer à la tête de l’université de Tübingen à la fin de la guerre.

Mais sur quoi au juste se fondent ces théories qui nourrissent la propagande nazie ? Parmi les élèves de Bausinger, un certain Wolfgang Emmerich va, dans les années 1960, exposer au grand jour l’imposture de ses aînés dans L’Idéologie de la germanité sous le IIIe Reich. Sa thèse est une déconstruction de la Volkskunde qui exorcise les démons du national-socialisme, alors encore présents au sein de la discipline. Selon Emmerich, elle s’appuie sur deux courants de pensée : le conservatisme politique et le romantisme allemand des frères Grimm, faisant de cette ethnologie une pseudo-science basée sur les permanences du monde paysan. C’est dans cette ruralité que, selon l’idéologie nazie, l’âme de la germanité puise la pureté de ses origines. « D’un côté, on sacralisait la culture paysanne et, d’un autre côté, on encourageait l’industrialisation, dont en premier lieu l’industrie de l’armement », relève Hermann Bausinger, ne s’étonnant même plus de la contradiction. 

Le « proto-germain », ce bon Aryen

À son arrivée au pouvoir en 1933, Hitler s’appuie donc sur une propagande bien huilée pour unir le peuple allemand derrière son idéologie. L’objectif : rendre aux Allemands leur fierté, perdue lors de la guerre de 14. Il fait appel aux ethnologues de l’époque pour étayer la thèse du « proto-germain » et asseoir l’absurde théorie d’une continuité germanique — génétique et culturelle — de l’Antiquité à l’ère moderne. En dévoyant ainsi l’ethnologie, le Führer parvient à convaincre tout un peuple de la supériorité de la race aryenne. « L’homme de Neandertal n’a jamais été notre ancêtre, nous descendons directement des Grecs de l’Antiquité (sic) », éructe Adolf Hitler dans l’un de ses discours. La propagande nazie va jusqu’à récupérer la figure d’Arminius le Chérusque, chef guerrier qui bouta les Romains hors de Germanie. Représenté comme grand blond aux yeux bleus, Arminius incarne l’idéal aryen. Un idéal qui s’affine et se vérifie « scientifiquement » à grand renfort de mesures biométriques et d’observations médicales hasardeuses. Des milliers de Tsiganes et de Juifs sont ainsi étudiés, fichés, puis stérilisés à l’Institut d’hygiène et de raciologie de Tübingen, sous le prétexte officiel d’avoir des oreilles trop écartées ou des yeux trop rapprochés…

« La grande tragédie du peuple allemand, c’est de ne pas être resté pur par son sang et qu’il se soit mélangé avec celui des Juifs et des autres. Et c’est notre devoir d’avenir de redevenir pur par notre sang », peut-on lire dès 1925 dans Mein Kampf. La folie et l’ignorance d’Adolf Hitler ont valu à l’ethnologie d’être perçue comme une science raciste et peu fréquentable, et ce longtemps après la guerre.

Ludovic Hoarau