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Le Monde en face

Des juges et des enfants

  • Documentaire

  • Mardi 7 février 2017 à 20.45

DES JUGES ET DES ENFANTS

Dans le plus important tribunal pour enfants de France, à Lille, cinq juges des enfants ont accepté de dévoiler une profession dont le huis clos est un principe sacré. Ce film — suivi d’un débat — fait apparaître ainsi en filigrane les grands maux dont souffre actuellement notre pays et dont les mineurs en errance sont les plus jeunes victimes.

ENTRETIEN AVEC CYRIL DENVERS

Quel est le sujet de votre documentaire ?

Cyril Denvers : Ce film montre de l’intérieur le métier de juge des enfants sous ses deux facettes : la protection et le pénal, qui constituent les deux prérogatives de cette magistrature spécialisée et — cas unique — de volontariat. 80 % du temps de ces juges est consacré à la protection des mineurs, en partenariat avec l’Aide sociale à l’enfance, pour mettre en place des mesures d’accompagnement éducatif et de suivi des familles. Ce documentaire est également une photographie de l’enfance en déshérence, dans une juridiction du Nord, Lille, qui est le premier tribunal pour enfants de France en volume de dossiers traités et symptomatique de ce qui se passe sur le plan national. Grâce au Syndicat de la magistrature, à la vice-présidente du tribunal des enfants de Lille, Gisèle Delcambre, ainsi qu’à la Direction des services judiciaires, nous avons été autorisés exceptionnellement à filmer les audiences à huis clos. 

Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film ?

C. D. : À une époque où certains veulent déconstruire cette justice des mineurs, taxée de laxiste, j’ai voulu rappeler à quel point la double compétence de ces juges est importante, car les enfants qui sont en danger et ceux qui tombent dans la délinquance sont les mêmes. Tous les délinquants lourds que j’ai rencontrés pour le film étaient suivis en assistance éducative. D’où l’importance de ces magistrats, car ils sont confrontés aux réalités familiales et humaines qui fabriquent des gamins en difficulté. Or, depuis 2008, cet environnement familial s’est largement détérioré en France : 440 000 familles sont tombées dans la précarité, un enfant sur cinq vit en dessous du seuil de pauvreté, 30 000 vivent sans domicile fixe et 9 000 dans des bidonvilles. En 2013, un acte de délinquance sur trois était commis par un mineur dans ce département du Nord qui fait partie des plus jeunes de France et aussi des plus pauvres.

Quel est le parcours des mineurs que vous avez rencontrés ?

C. D. : Kenza, une jeune fille de 17 ans, condamnée dix-sept fois, est une enfant sauvage, abandonnée très jeune par des parents déficients et maltraitants, puis confiée à une cousine. Elle est suivie en assistance éducative par la même magistrate qui la juge pour faits de vols et de violence. Il y a aussi un garçon de 16 ans qui a connu un parcours de placement à partir de l’âge de 3 ans. Son père est décédé et il entretient des rapports conflictuels avec sa mère, qu’il déteste et a eu deux autres enfants depuis. Il dort dans une voiture qu’il a volée : jugé, il est placé en centre éducatif fermé (CEF), dernière étape avant la prison. Nous sommes également partis à la rencontre des mineurs non accompagnés (MNA), de jeunes étrangers qui campent dans un parc à Lille et vivent dans des conditions de vie sordides. Le mineur jugé est tellement fatigué et dénutri qu’il s’évanouit pendant l’audience ! L’ordonnance de placement par la juge n’est pas suivie d’effet à cause du manque de places… En accompagnant une jeune juge des enfants en prison, nous avons fait la connaissance d’un adolescent de 14 ans qui a passé trois mois en détention. Violé à 10 ans, il a sombré dans la drogue et commencé les cambriolages pour payer sa consommation. On assiste aussi au jugement de parents maltraitants avec leurs trois enfants — 8 ans, 3 ans et 2 ans — qu’ils laissent livrés à eux-mêmes toute la journée.

Quelles sont les inquiétudes des juges ?

C. D. : Ils sont confrontés à une surcharge de travail de 30 % supérieure à celle de leurs collègues sur le plan national. Ils témoignent de la difficulté de garder la tête froide pour prendre les meilleures décisions possibles afin de sortir les gamins de l’ornière. Mais ce qui les inquiète aujourd’hui, c’est le contexte financier qui a changé. Le département est en faillite, comme cinq autres départements en France, depuis qu’ils doivent financer le RSA. L’aide sociale à l’enfance, qui était le premier poste de dépenses, est passée au quatrième rang. 700 places de foyer vont être supprimées, alors qu’il en manque déjà. Par conséquent, comment vont-ils pouvoir continuer à exercer leur métier et à prendre des décisions qui devraient être dénuées de toute considération financière ? Auront-ils encore les moyens de faire respecter la loi et la sécurité des enfants ? Le sujet du film est là : quelles sont nos priorités pour assurer à l’enfance en souffrance ou délinquante la possibilité d’un avenir ?

Propos recueillis par Anne-Laure Fournier