Entretien avec Alain Tasma, auteur-réalisateur

 

Pourquoi avoir choisi d’adapter ce roman de Nicolas Mathieu ?

Je l’ai découvert en lisant une critique sur Aux animaux la guerre dans Le Canard enchaîné qui se terminait par : « Nicolas Mathieu fait de la sociologie avec un flingue. » J’ai adoré l’image, qui correspond aux sujets qui m’intéressent : avoir un regard sur la France d’aujourd’hui. La lecture du roman m’a enthousiasmé, j’en ai aimé le style, la puissance des dialogues et les personnages : tout ce dont a besoin un bon scénario.

Pourquoi avoir choisi ces comédiens ?

Roschdy Zem incarne à mes yeux le working class hero. Il en a la virilité, la stature, le mutisme, il est immédiatement crédible. Dans le livre, Martel est décrit comme une masse qui, lorsqu’il entre dans une pièce, en modifie l’atmosphère. Peu d’acteurs français savent travailler avec leur corps de cette façon-là, il y a quelque chose d’américain chez Roschdy, je le mettrais dans la famille des acteurs du style Clint Eastwood. Je connaissais Olivia Bonamy, avec laquelle j’avais déjà tourné il y a longtemps. Elle est d’une délicatesse de jeu extraordinaire : elle associe la force à la fragilité du personnage. Rod Paradot s’est imposé assez vite. Il y a une grande sensibilité chez cet acteur et un doute permanent : le mélange apporte beaucoup au rôle. Celui qui joue Bruce, Florent Dorizon, n’avait jamais joué de sa vie et il est extraordinaire. L’évolution de son personnage dans la série est énorme. Comme dans le roman, chaque personnage est essentiel, et finit par entrer dans le tableau pour définir un paysage, une région et une époque.

 

Nicolas Mathieu fait de la sociologie avec un flingue. 

 

Comment résumer la trame de cette histoire ?

Le film raconte comment la violence sociale devient de la violence, tout court. C’est réellement une histoire des Vosges. Nicolas Mathieu écrit sur sa région, essentielle dans ses romans. C’est par son observation qu’il atteint à cette dimension fortement humaine. Elle incarne « une France dure au mal et mal embouchée » : la classe ouvrière et le monde du travail. « Chacun a ses raisons » : la phrase de Renoir nous a guidés pendant l’écriture. Ce qui caractérise ces personnages, même s’ils font de mauvais choix, c’est leur désir de s’en sortir, de se battre, de rester debout.

Ce film choral est-il une chronique sociale sur fond de thriller ?

Le titre vient d’une fable de La Fontaine : Les Animaux malades de la peste. La peste est ici le chômage, la fermeture des usines, le libéralisme à tout crin... L’histoire qu’on raconte est extraordinaire : on a placé des ouvriers dans un roman noir. 

Propos recueillis par Anne-Laure Fournier

Entretien avec Nicolas Mathieu, auteur

 

Aux animaux la guerre, pourquoi ce titre ?

C’est un vers de la fable de La Fontaine Les Animaux malades de la peste. Quand j’écrivais le roman, qui se réfère à la crise des subprimes de 2007-2008, j’ai trouvé qu’il y avait des éléments communs. C’est dans cette fable qu’est dit « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Effectivement, c’est une crise qui a démarré à Wall Street et qui a touché tout le monde. Mais son incidence n’a pas été la même selon qu’on était puissant ou misérable. Ce sont des mots que l’on retrouve tels quels dans la fable. Enfin, c’est aussi dans cette fable qu’est dit « haro sur le baudet », c’est-à-dire que ceux qui paient ne sont pas forcément les responsables, il y a la question du bouc émissaire qui se pose. Quand on construit un roman, ou un film, ou une série, on y met différentes couches de sens. Cette fable donne certaines clés pour décrypter le livre. 

 

Aux animaux la guerre est un roman noir et je voulais utiliser le genre pour décrire des états de la société...

 

Avec cette histoire, est-on plus dans la chronique sociale ou le roman noir ?

C’est la même chose pour moi. Le roman noir est une catégorie qui prend toujours l’intrigue comme prétexte. Quand il est apparu dans les années 30 avec Hammett ou Chandler, c’était déjà le cas. On se servait d’histoires de flics et de voyous pour parler aussi bien de la corruption ou de la politique… Aux animaux la guerre est un roman noir et je voulais utiliser le genre pour décrire des états de la société, montrer la façon qu’ont les gens de vivre ensemble, de s’aimer, de se détester, comment c’est à la fois impossible et indispensable…

La série a été tournée dans les Vosges, votre roman s’y passe également, l’histoire aurait-elle pu se dérouler ailleurs ?

On aurait pu l’imaginer ailleurs. Le roman m’a été inspiré par un plan social auquel j’ai assisté dans le Nord-Pas-de-Calais. Mais je voulais parler de la fin de la classe ouvrière, parce que c’est de cela dont il est question dans mon roman. Et là on voit vraiment que c’était les derniers grands pans de l’industrie française qui s’écroulaient. Il reste toujours quelques industries ici ou là, mais c’est tellement peu de choses par rapport à ce qui a existé. C’est la fin d’un monde que je décris, celui dont je suis issu. Et quitte à parler de ce que je connaissais, autant le replacer dans un décor qui m’était très familier. J’ai voulu restituer le monde et les paysages où j’ai grandi en cherchant à être le plus exact possible.

 

Les auteurs qui se sentent trahis, c’est qu’ils n’ont pas compris ce qu’était une adaptation.

 

Vous êtes crédité au scénario de cette série, elle-même adaptée de votre propre roman. Comment fait-on pour s’adapter soi-même ?

(Rires.) Alors, déjà, on renonce à son livre ! Il ne faut pas être le gardien de la lettre du livre. La série est une autre œuvre, et si on passe son temps à lier l’identité des deux œuvres, on va se faire mal et le travail va tourner en rond. Moi, j’ai écrit un livre, c’est le mien ; il se trouve qu’il a séduit un réalisateur qui s’adresse à moi pour qu’on fasse une autre œuvre ensemble, qui sera SA série. Les auteurs qui se sentent trahis, c’est qu’ils n’ont pas compris ce qu’était une adaptation. Ça devient autre chose, ça doit devenir autre chose. Après, j’avais très envie de préserver l’esprit du roman. Et je pense qu’il l’a été, on retrouve une âpreté, une forme de noirceur politique omniprésente dans le livre.

Quel effet cela vous fait-il de voir vos personnages prendre vie à l’écran ?

Comme tout lecteur, j’ai été un peu surpris de voir les acteurs qui allaient incarner mes personnages. C’est un effet de dépaysement, et en même temps une grande satisfaction. On a quand même été très bien servis ! Je trouve que Martel (Roschdy Zem) a la densité physique qu’on recherchait, que Rita (Olivia Bonamy) est à la fois cette femme forte et faillible décrite dans le roman et avoir Tchéky Karyo pour incarner Tokarev, c’est presqu’un rêve de gosse pour moi ! Aucun n’était tel que je l’avais imaginé quand j’étais dans ma chambre tout seul à écrire mon bouquin, mais il faut reconnaître que ça fonctionne. Le but était que le casting sonne juste.

Propos recueillis par Ludovic Hoarau